La fin de la légende des siècles et un salut au retour d’Age

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The time is out of joint, o cursed spite
That ever I was borne to set it right (Hamlet)

Les « Siècles » et le temps réel

L’une des caractéristiques typiques des moments historiques, c’est que l’on ne sent en général pas que l’on est en train de les vivre. D’où cette division à coup de serpe entre les « siècles », censés rythmer avec une précision mathématique l’écoulement du temps. Pourtant, ce dernier, tout comme l’argent, est une abstraction. Le 31 décembre 1999 à minuit « le temps » aurait rejeté dans « le passé » (quel passé ?) vingt siècles, soit deux millénaires, « d’histoire ». Or « l’histoire » est bel et bien sécable mais à condition d’accepter l’irrégularité de ses césures et l’hétérogénéité de ses logiques. Il n’y a pas très longtemps que l’historiographie chrétienne a commencé à se pencher sur un temps absolu dont le déroulement aurait eu un point de départ absolu, comme le zéro de la congélation.

Ces préoccupations ont été contemporaines de la naissance de la science en occident, c’est-à-dire celle d’une science absolue, neutre et généralisable, contrairement à la taxinomie subjective chinoise sur laquelle s’ouvrent  Les Mots et les choses de Michel Foucault.  C’est l’époque où il a justement fallu décider. Le XVIème siècle naît spasmodiquement entre 1453, lorsque les Turcs prennent Constantinople et que Gutenberg invente le caractère mobile d’imprimerie, et 1492 lorsque l’Europe prend conscience de l’existence d’un nouveau monde inconnu d’elle[1]. De la géopolitique et du culturel.

Dans tout cela personne ne se soucie hors d’Europe que les Chrétiens comptent les années à partir de la naissance d’un lointain prophète Hébreu. Chaque culture humaine ne vit que sur son aire. Les Chinois, nation la plus numériquement lettrée du monde de l’époque, n’ont presque surement jamais entendu parler de Gutenberg. Dans un monde composé d’archipels culturels vaguement connectés par les bateaux, quelques caravaniers et des armées à l’impérialisme spasmodique, les événements ne sont pas contemporains, ils sont parallèles. Le morcellement des connaissances rayait de la carte planétaire des millions d’humains au pire « barbares », au mieux « incroyants » ou « indigènes [exotiques] »[2]. D’où, du point de l’historiographie soi-disant « universelle », (en fait occidentale à facettes), des trous entre les « siècles » lorsque ceux-ci étaient mus par des entités culturelles extra-européennes.

Ainsi lors du « Moyen-âge » européen où, en gros, « il ne se passe rien » parce que ce qui importe pour l’évolution de l’humanité – la conquête et l’unification de la Chine entre 1205 et 1279 sous le pouvoir de non-Han (non-Chinois) – est encore invisible pour les Chrétiens. De même pas de cahot temporel avec l’avènement de ce que les Européens appellent « l’Age Classique » alors que l’essentiel se produit en 1644 lorsque l’empire « chinois » bascule des mains des Mongols à celles des Mandchous, des Ming aux Qing. C’était l’unification puissante d’une culture confucéenne centralisée entre les mains d’une bureaucratie allogène sinisée qui venait de créer la plus grande machine de pouvoir de la terre.

Mais les Chrétiens ne s’en rendirent pas compte. Pendant ce temps-là ils bricolaient leurs Etats-Nations, ce qui leur prit trois siècles, consacrés aux guerres civiles considérées par leur historiographie comme « internationales ». Les états occidentaux n’évolueront donc que vers la sanglante cacophonie du « concert des nations », laissant à leurs diasporas émigrées le soin de créer des « Etats-Unis ». Les Etats-Unis fournirent le modèle de « l’unification internationale dans un seul pays » où l’intégration du segment Noir, seul esclave et non migrant, se fit très mal.

La mondialisation dans le temps ou le retour du réel

Les rapports de l’espèce humaine à son environnement planétaire sont passés d’un écolo-organicisme brutal – mais gérable malgré la « civilisation » –  à ceux d’un équipage mutiné qui s’enivre des bénéfices de sa révolte tout en espérant qu’un capitaine autoritaire va reprendre la main face aux mutins terrorisés par leur ingérable succès. Plusieurs points doivent être pris en compte :

  • L’humanité est une visiteuse récente de la planète. Des mutations successives ont transformé nos lointains ancêtres simiens (20 millions d’années) en animaux que l’on peu grossièrement qualifier « d’hommes » (deux millions et demi d’années) et en homo sapiens. Ces chiffres sont faux dans le détail et vrais dans les ordres de grandeur. L’Histoire, celle de l’homo habilis véritable, a en gros 8.000 ans
  • Les « siècles », ces bref pense-bêtes pour marquer le temps, ont viré sur des mesures longues. Nous avons vu ambiguïté de la définition du « XVIème siècle » ; de même le XIXème ne commence pas en 1800 mais en 1815 (chute de l’empire européen de Napoléon) et le XXème commence en 1918 : fin de la première guerre mondiale ; et première pandémie moderne dite « grippe espagnole ». « L’Age », « l’époque », mastodontes chronologiques réels, sont en train de réapparaître,
  • Pour ces deux derniers « siècles », ils prolongent en les accentuant la césure commencée au XVIIIème siècle, celle de la révolution industrielle. Celle-ci a injecté l’activité humaine en tant que facteur biologique de la vie planétaire, l’homme passant d’objet intégré à acteur encadrant (et même dominant) de la vie planétaire (anthropocène).

L’histoire s’est accélérée, et le temps mesuré en siècles n’est plus utilisable. Ces brèves césures,  par rapport à l’Histoire réelle dont nous avons récemment annoncé la fin, ouvrent le retour du temps dans sa longue durée. Nous nous sommes rêvés immortels parce que les pyramides d’Egypte ne se sont pas encore écroulées.

Le 21ème siècle vient de commencer, et il n’a pas débuté avec l’effondrement des Twin Towers mais avec le Coronavirus, non pas parce que ce dernier était terrifiant car à l’aune des pandémies, avec environ 45.000 morts[3] , c’est un petit soubresaut démographique. La montagne a en fait accouché d’une souris. Ce qui en fait l’aube d’une ère nouvelle dans l’Histoire de l’Humanité, c’est que le bouleversement planétaire causé par cette banale épidémie n’est pas d’origine climatique ou biologique, il est humain. Le monde c’est-à-dire l’économie globalisée qui en est l’épine dorsale, est paralysé par un grain de sable invisible. Un grain de sable humain.  Pour en revenir à Paul Valéry , « le temps du monde fini commence ».

Les « écologistes » ont eu tort d’avoir raison trop tôt .

 


[1] L’arrivée des Viking au Vinland en 985 n’avait eu aucun impact existentiel sur le monde de l’époque alors que le refus par Christophe Colomb de reconnaître la réalité de sa propre découverte fut rejeté par la conscience universelle post-médiévale. Le temps de la Renaissance avait entre temps acquis une appétence culturelle pour les « Découvertes » qui manquait au « Xème siècle »

[2] Chaque grande civilisation a eu ses barbares, en commençant avec les Macédoniens face aux Grecs et en allant jusque aux Hiong Nou (Mongols) vus par les Chinois. La Chrétienté et l’Islam ont été les deux seuls groupements humains ethniquement hétérogènes à inventer face à eux un « autre » hétérogène lui aussi. Tous deux sont partis en lambeaux au « XIXème siècle » par l’expansion des clivages nationalistes. Le « terrorisme islamiste » actuel est, inter alia, une tentative pour reconstituer la communauté initiale des « vrais croyants ».

[3] Au 3 avril mars 2020. Ce chiffre de pertes humaines est d’autant plus faible que  la population planétaire est aujourd’hui d’environ 7,8 milliards, c’est-à-dire sept fois ce qu’elle était vers 1.800 . Ceci place la pandémie du coronavirus COD-19  très bas dans l’échelle de la létalité des fléaux comparables du dernier siècle et encore moins si l’on remonte à la peste noire du XIVème siècle.

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