Gérard Prunier : “Le Qatar : un Emirat atypique”

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Le Qatar est l’un des maillons de la chaîne des petits États qui jalonnent la rive occidentale du Golfe Persique, au même titre que le Koweït, Bahreïn et les sept Emirats Arabes Unis. Pour les opinions publiques étrangères, ce sont « de riches états pétroliers, gouvernés par des Émirs tout puissants ». L’avantage des clichés c’est qu’ils ne le seraient pas devenus s’ils ne contenaient une part de vérité et celui que nous venons d’écrire s’applique bien sûr au Qatar. Le petit Etat (11.586 km2 avec une population de 2,7 m d’habitants) est riche – 350 milliards de dollars de réserve de change – et pétrolier (1,1 millions de barils/jours de production). Et bien sûr son souverain, l’Emir Tamim bin Hamad al-Thani , est tout puissant chez lui. Mais tout ce qui est intéressant au Qatar se situe non pas en contradiction mais en marge de ces généralités.

 

Un Etat où le marchand est devenu prince

Le Qatar est un très ancien site de peuplement sédentaire sur la côte mais son territoire, très tôt devenu musulman – quatre ans avant la mort du Prophète – a longtemps fait partie des divers empires dominant la région : Perse, Califats orientaux, Empire Ottoman, sans que cette petite péninsule de l’Arabie n’aie d’autonomie politique. Au XVIIIème siècle c’est l’Emirat voisin de Bahreïn qui l’annexe. Mais Bahreïn est trop petit pour jouer les hégémons et la population locale se révolte, entraînant l’intervention des Britanniques qui commençaient depuis quelques années à poser leurs pions régionaux sur la route des Indes. En 1868, Londres fait passer la péninsule entourant Doha sous sa coupe car l’Angleterre craint – déjà – voir la mainmise de la famille al-Saoud s’étendre sur les rives du Golfe Persique. Et ceci d’autant plus que Doha et les habitants de son territoire ont adhéré à la branche Wahhabite de l’Islam qui s’étend de plus en plus sur ce qui deviendra au XXème siècle l’Arabie Saoudite. Les Anglais choisissent pour gouverner la petite péninsule passée sous leur protection un riche marchand local, Muhamad bin Thani, dont l’actuel souverain du Qatar est le descendant.

Economie : de la misère à l’opulence

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le Qatar était l’une des régions les plus pauvres de la grande péninsule arabique. Un peu de pêche et pour seule ressource exportable, les perles des huîtres du Golfe Persique. Pas de quoi aller très loin. La situation changea dans les années 1940 et le Qatar devint un producteur pétrolier de taille moyenne, sans que ses réserves puissent se comparer à celles des « grands » de la région. Mais le vrai basculement qui devait faire du pays un géant économique ne vint pas du pétrole mais du gaz naturel, exploité à partir de 1971. Ce minuscule État devint le premier exportateur mondial de gaz naturel, possédant les troisièmes réserves mondiales de la planète après la Russie et l’Iran. Le résultat est un des niveaux de vie les plus élevés du monde, $125,000 par personne en prenant le revenu par tête en parité du pouvoir d’achat et une économie qui croît de 2,5% par an, en dépit même du tassement des prix pétroliers .

Une société en transformation

Par certains côtés, le Qatar est une micro Arabie Saoudite où tout figure : le Wahhabisme, le pouvoir autoritaire d’une monarchie traditionnelle et la Chari’a comme base juridique. Mais il y a aussi de nombreux traits qui contredisent cette image : des droits des femmes beaucoup plus affirmés, une grande indépendance diplomatique, la poursuite d’actions culturelles autonomes et une chaîne de télévision, al –Jazira, qui soutient la comparaison avec les plus grandes chaines internationales. Bien sûr, sa liberté de parole est externe et il ne lui est pas permis de critiquer quoi que ce soit de la politique gouvernementale qatarie. Mais al-Jazira est un point de référence régional et même, pour certains sujets, une référence internationale. Comme aux Emirats arabes Unis voisins, la société est engagée dans une course à la modernité à la fois positive – organiser la Coupe du Monde de football à Doha en 2022 – et négative : le Qatar est le triste champion du monde de l’émission de gaz carbonique par tête d’habitant. Tout est « moderne » : Qatar Airways s’affirme par sa présence sur toute la région comme ligne aérienne dominante tandis que la Qatar Investment Authority, avec un trésor commercial de plus de $220 milliards, a massivement investi en Europe, de l’aéroport d’Heathrow à la ligne de style LMVH et de Volkswagen aux magasins Harrods. Contrairement à ce qui s’est passé en Arabie Saoudite, cette internationalisation de l’économie du micro-Etat a eu un certain effet de libéralisation sur le fonctionnement intérieur de la nation.

Non pas au niveau de la démocratisation politique – un poète contestataire a encore récemment  fait cinq ans de prison et n’a été libéré d’une peine encore plus lourde que par une grâce princière – mais au niveau de l’atmosphère et de la manière d’être et de vivre. Pourquoi ? Contrairement à l’Arabie Saoudite il n’y a pas au Qatar de clergé permanent et l’Islam Wahhabite pèse beaucoup moins lourdement sur les comportements informels que chez le puissant voisin. Ce qui n’a d’ailleurs pas amélioré les choses dans leurs rapports mutuels. Gardienne des lieux saints de l’Islam, l’Arabie Saoudite se voit – et veut être vue – comme une puissance spéciale, primordiale, tant diplomatiquement que religieusement. Et le Qatar, seul autre État Wahhabite au monde, est perçu par Riyad comme une excroissance dérangeante.

La grande querelle (al-Fitna al-Kabira)

N’oublions pas une chose : la grande et puissante Arabie Saoudite est un royaume récent, qui n’existait pas il y a cent ans et qui n’est dû qu’à la rencontre presque par hasard du tout nouveau « roi » Ibn Saoud et du Président Franklin Delano Roosevelt à la fin de la seconde guerre mondiale. Puissance riche mais pas sûre d’elle. Or les embardées asymétriques du fonctionnement qatari indisposent Riyad d’autant plus qu’il s’agit d’un État Wahhabite et donc qu’on ne peut guère considérer comme « mécréant », accusation très grave dans le vocabulaire théologique musulman. Et en terre d’Islam, Théologie = Politique puisque les deux n’ont jamais été séparés dans la tradition musulmane. Donc impossible de « classer » le Qatar qui, fort de son orthodoxie religieuse, s’allie aux Etats-Unis lors de la guerre du Golfe (et accueille par la suite à El-Edeïd la plus grande base US du Moyen-Orient), soutient les révolutions du « Printemps Arabe », bombarde les forces du Colonel Khaddafi aux côtés de la France en 2011, garde de bonnes relations avec l’Iran et, de concert avec Riyad , soutient les rebelles islamistes anti-Assad en Syrie tout en abritant à Doha un bureau des Talibans Afghans. Un tourbillon  politique et militaire (le minuscule Emirat possède une armée petite mais bien équipée et renforcée de mercenaires étrangers) qui ne permet pas de distinguer une ligne d’engagement claire sinon celle d’un activisme un peu brouillon qui irrite d’abord les Saoudiens et qui finira peu à peu par leur faire peur.

Alors même qu’en Arabie Saoudite le droit des femmes à conduire une voiture est encore limité par les menaces et les problèmes, au Qatar elles sont autorisées à entrer dans l’armée. On imagine mal bien sûr une femme qatarie chef d’escadron blindé mais l’image publique semble calculée pour faire grincer les dents à Riyad. Or, Doha est membre du Conseil de Coopération du Golfe et la température monte au sein de cette association dominée par Riyad. Finalement, au matin du 5 juin 2017 l’ensemble des membres du CCG (appuyés par l’Egypte) rompent leurs relations diplomatiques avec le Qatar et dégainent dans les jours qui suivent une liste impressionnante de demandes pour accéder à une fin de la crise : réduction des relations avec l’Iran, fermeture de la base militaire turque au Qatar, arrêt de tout contact avec les organisations « terroristes », fermeture de la station de télévision al-Jazira, expulsion de tous les réfugiés politiques, paiement de « réparations financières » aux voisins et soumission pour les dix prochaines années à un « mécanisme de contrôle » de nature inconnue. Additionnées, ces demandes, dont les Emirats Arabe Unis et l’Arabie Saoudite sont les pilotes, aboutiraient à faire disparaître de facto le Qatar et à mettre tout le Moyen Orient sous l’égide de l’alliance Saoudo-Emiratie. Pour rendre plus convaincantes encore leurs demandes, les alliés du CCG les associent à un blocus économique extensif qui va jusqu’à interdire leur espace aérien à Qatar Airways, et ce dans un environnement très petit. Pour dissuader une attaque militaire surprise, les alliés Turcs du Qatar renforcent rapidement leur déploiement militaire sur place. A l’automne 2017, on est au bord de la guerre, dans un contexte – guerre de Syrie, troubles en Irak, guerre du Yémen et montée de l’antagonisme entre l’Iran et les Etats-Unis – qui rendrait toute escalade extrêmement dangereuse.

Où allons-nous ?

Personne ne le sait. Mais une chose est sûre : la Qatar représente le proverbial petit caillou dans la babouche. Ce minuscule état économiquement surpuissant est un révélateur plus qu’une cause. Ses fantaisies politiques contradictoires n’ont qu’une seule logique : nous ne sommes pas des Saoudiens. Et nous avons les moyens de le dire haut et fort, même si notre protestation est peu cohérente. C’est une question de manière d’être, c’est un refus existentiel. Et il est intéressant de voir que , sans rien dire et sans alignement politique visible, deux des membres « hétérodoxes » du CCG, le Koweit et le Sultanat d’Oman, ont discrètement fait savoir qu’ils refuseraient l’expulsion du Qatar de l’organisation, expulsion qui ne pourrait se faire qu’à l’unanimité. Pourquoi ? Parce que la prépondérance « impérialiste » de l’Arabie Saoudite est devenue insupportable pour ses voisins, même pour ceux qui partagent sa méfiance de l’Iran chiite. Bahreïn par peur et les Emirats Arabes Unis par calcul acceptent de se plier devant des diktats saoudiens qui frôlent parfois l’hystérie, comme dans le projet d’isoler la péninsule qatarie en creusant un fossé de 60 km rempli d’un mélange d’eau et de déchets nucléaires pour transformer l’Emirat en une île assiégée. Lorsqu’on associe cela aux velléités du Prince héritier Mohammed bin Salman de nouer des relations diplomatiques avec Israël, le Qatar, tout atypique qu’il soit, finit par endosser le rôle surprenant du champion de la liberté. Rôle paradoxal pour un Émirat multimilliardaire dont le traitement des ouvriers sur le chantier de la Coupe du monde lui a valu des remontrances de la communauté internationale. Mais paradoxe moins incroyable qu’il n’y paraît quand on le mesure à l’arrogance du Goliath saoudien défié par le David qatari. Ce jeu est périlleux car il rappelle le défi de la Serbie face à l’arrogance autrichienne en 1914. Chacun des partenaires avait derrière lui des amis qui avaient souvent du mal à s’y retrouver avant de se retrouver sur le champ de bataille. C’est ainsi qu’en 2015, le Président Poutine avait menacé “tant Doha que Riyad de représailles militaires” pour leur soutien à l’Islamisme radical. Il n’a heureusement pas tenu parole. Mais de tels projectiles verbaux pourraient avoir de lourdes retombées dans un contexte inflammable.


Spécialiste de l’Afrique, Gérard Prunier est titulaire d’un doctorat en Histoire (EHESS). Chercheur au CNRS à partir de 1984, il effectue dans ce cadre des missions en Égypte, au Soudan, en Ouganda, au Kenya, en Éthiopie, à Djibouti, en Somalie, au Rwanda, au Burundi, au Congo-Kinshasa… Il conseille notamment les militaires français dans le cadre de l’opération Turquoise. De 2001 à 2006, il est nommé directeur du Centre français des études éthiopiennes à Addis-Abeba.

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