Le conflit russo-ukrainien n'est pas que militaire

Vrai-faux assassinat à Kiev : pourquoi Babtchenko ?

Géopolitique

L’annonce de l’assassinat du journaliste russe Arkadi Babtchenko a mis le feu aux poudres entre Kiev et Moscou. L’homme menacé de mort pour sa dénonciation de la guerre dans l’Est de l’Ukraine vivait à Kiev pour des raisons de sécurité jusqu’à ce qu’un tueur ne vienne l’abattre. Un faux tueur pour en appréhender un vrai, car Arkadi Babtchenko est bien vivant. La mise en scène des services secrets ukrainiens est spectaculaire, mais éloigne un peu plus les chances d’une paix réelle et durable.  

Malgré ses 10 000 morts, la guerre dans l’Est de l’Ukraine est devenue principalement une problématique communicationnelle pour les deux principaux protagonistes. Le but recherché est de gagner la bataille de l’opinion publique (ukrainienne et russe en priorité) et cela passe par la description de faits allant dans le sens des intérêts de Kiev ou de Moscou.

C’est dans ce contexte que s’insère la rocambolesque histoire d’Arkadi Babtchenko. Journaliste russe de 41 ans, Babtchenko a participé aux deux guerres de Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2000) en tant que soldat de l’armée russe. Sorti des rangs, il devient journaliste et plus particulièrement reporter de guerre pour le journal Moskovsky Komsomolets et la chaîne de télévision – depuis passée sous le contrôle du Kremlin – NTV. Fin connaisseur des questions militaires et peu à même de se plier à un discours officiel des autorités, il suit le conflit qui éclate en Ukraine en 2014 avec une réelle indépendance d’esprit. Son indépendance l’oblige à dénoncer les actions du commandement et des soldats russes au péril de sa vie.

Désigné par certains médias et hommes politiques comme un ennemi de la Russie, Babtchenko doit finalement fuir son pays avec sa famille et s’installe à Kiev. Il y travaille pour la chaîne tatare ATR qui a dû s’exiler elle aussi à Kiev après l’annexion de la Crimée par la Russie. En danger, il est tombe finalement sous les balles d’un tueur le mardi 29 mai. L’Ukraine et la Russie sont en émoi face à un crime dont est immédiatement accusé Moscou. Sauf que vingt-quatre heures plus tard, le martyr apparaît en parfaite santé devant les caméras réunies par le chef des services secrets ukrainiens.

Une fausse mort pour trouver un vrai assassin

Devant de nombreux journalistes aussi soulagés que médusés, Arkadi Babtchenko et Vassyl Gritsak, chef des services ukrainiens, expliquent que cette opération digne d’un roman d’espionnage a permis d’appréhender un tueur envoyé par les services russes. Le FSB aurait donné environ 40 000 dollars à un citoyen ukrainien pour qu’il abatte le journaliste. Alerté, les services ukrainiens montent une opération aussi discrète que spectaculaire. Babtchenko est mis dans la confidence sans qu’il ne puisse révéler l’opération à quiconque. Une réussite totale selon Kiev puisque le tueur présumer a été arrêté ainsi qu’un commanditaire.

L’improbable arrivée d’Arkadi Babtchenko a été un soulagement pour tous et notamment pour sa rédaction qui le croyait bel et bien décédé. La Russie s’est félicité de le voir en vie, mais l’immense majorité des commentaires issus de Moscou ont vilipendé cette mise en scène qui participe à une « provocation antirusse ». Le sénateur Konstantin Kosachev, président de la Commission des Affaires étrangères du Conseil de la Fédération de Russie « regrette que Babtchenko ait participé à des provocations des services spéciaux ukrainiens, que j’attribue à la mise en scène d’une série d’actions folles des autorités ukrainiennes contre le pouvoir russe ». Reporters sans frontière a fait savoir à l’AFP « son grand soulagement » après l’annonce de cette mise en scène. Toutefois, l’ONG a rappelé qu’il était « navrant et regrettable que les services ukrainiens aient joué avec la vérité, quel qu’en soit le motif ».

Un conflit qui s’éternise

Cette opération est quelque peu dérangeante, car la crédibilité des autorités ukrainiennes sera toujours mise en cause. Que croire des déclarations de tel ou tel responsable politique qui accablait la Russie d’un meurtre qui n’avait pas eu lieu ? L’enquête sur l’assassin présumer sera elle aussi sujette à caution. Les deux parties crieront à la manipulation sans qu’il ne soit possible d’avoir un avis clair et tranché sur la réalité des faits.

L’épisode Babtchenko n’est en fait que la traduction d’une guerre protéiforme qui aura peut-être un vaincu sans qu’il n’y ait de vainqueur. Le conflit est gelé et aucune porte de sortie n’est visible à l’heure actuelle. Les accords de Minsk et Minsk II n’ont jamais été respectés, et ce sont toujours les armes qui font la loi dans la région du Donbass et de Donetsk. L’attention des médias s’est essoufflée, mais des affrontements meurtriers continuent de faire des victimes parmi les combattants et les civils. Le temps des mouvements d’ampleur sur le terrain est terminé. Le conflit semble gelé au profit de Moscou selon de nombreux experts.

La Russie alimente ou ne fait rien pour apaiser certains conflits dans son « étranger proche ». Une situation inhabituelle qui relève en fait de considérations géopolitiques soigneusement pensées. Haut-Karabagh, Géorgie, Ukraine sont autant de points de tensions qui permettent à Moscou de pousser ses pions sur le terrain. Il s’agit d’une stratégie de long terme qui porte parfois ses fruits pour le pouvoir russe, mais dont le coût est très élevé pour les populations concernées. Le conflit en Ukraine n’en est peut-être qu’à ses débuts.

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