Alain Caillé, Des sciences sociales à la science sociale

Experts Société

Des sciences sociales à la science sociale. Fondements anti-utilitaristes est un ouvrage collectif dirigé par Alain Caillé et issu d’un colloque tenu à Cerisy en 2015. Il s’inscrit dans la droite ligne des recherches et publications déjà anciennes de cet universitaire, qui a remis au goût du jour les interrogations portées par Marcel Mauss à travers une revue éponyme, crée en 1981 (Revue du MAUSS). A l’heure où les sciences sociales et les studies sont de plus en plus spécialisées sur des objets et des disciplines qui restent encore très séparées et où les querelles intradisciplinaires sont nombreuses, en particulier entre sociologues, Alain Caillé porte le projet de longue date de trouver ou de retrouver une science sociale unifiée, sur le modèle des Humanités qui se développent au tout début du XXe siècle. Pour l’auteur, ce combat semble particulièrement difficile à porter en France, notamment parce que la tentation transdisciplinaire ou interdisciplinaire est régulièrement bridée par l’hyperspécialisation de la recherche. Celle-ci est elle-même favorisée par une très forte institutionnalisation de la rigidité disciplinaire, qui demeure la règle dans les procédures de recrutement de chercheurs ou d’enseignants-chercheurs, bien loin de favoriser des profils plus généralistes.

Cet ouvrage collectif, qui dépasse les frontières nationales, est l’occasion de regrouper les contributions de grands noms des sciences sociales occidentales, qui tous, partagent une réflexion épistémologique sur l’unité des humanités et la difficulté à mettre à distance ses paradigmes utilitaristes. Par les contributions d’André Orléan, en économie – spécialiste de la théorie de la régulation, de François Hartog et Romain Bertrand, en histoire, de Christian Grataloup, en géographie, d’Elena Pulcini ou Christian Lazerri en philosophie sociale et politique, de Jeffrey Alexander ou Ann Rawls en sociologie, de Thomas Lindemann en science politique, ou encore de Marshall Sahlins en anthropologie, parmi d’autres, l’ouvrage regroupe un nombre impressionnant de grandes figures réformatrices. Toutes et tous font le constat d’un monde parcellé et d’une théorisation des sciences sociales qui échouent souvent à proposer des interprétations et des solutions viables dans et pour un monde globalisé. Bon nombre des constats dressés dans cet ouvrage collectif se trouvent déjà inscrits en filigrane dans un précédent ouvrage collectif dirigé par Stéphane Dufoix et Alain Caillé, paru en 2013 et consacré au tournant global des sciences sociales (Paris, La Découverte, 2013). Le volume nouvellement publié offre l’avantage de renouveler un peu plus encore cet appel à l’avènement d’une science sociale unifiée qui puisse s’étendre bien au-delà du monde occidental, même si – on peut le regretter – l’ouvrage ne propose que peu de références ou contributions issues de traditions non-occidentales.

D’où vient ce besoin d’appeler à l’avènement d’une science sociale qui renoue avec son ambition totalisante passée et qui repose sur un paradigme transversal anti-utilitariste ? Pour les anthropologues substantivistes comme Marshall Sahlins, il s’agit de s’opposer aux anthropologues formalistes : l’économie ne doit pas être entendue comme le seul cadre explicatif de l’organisation des sociétés. Ce constat est largement partagé par les auteurs de l’ouvrage : il faut rompre avec la théorie de l’homo oeconomicus et proposer pour cela une autre théorie explicative que celle reposant sur l’essentialisation de l’économie capitaliste. Pour les sociétés primitives, l’économie de la rareté et de la subsistance ne permet pas d’expliquer l’ensemble des comportements des individus ou des groupes sociaux : il ne s’agit pas d’imaginer que l’individu ne sait pas rentabiliser son activité lorsqu’il ne le fait pas, mais de penser qu’il peut ne pas en avoir envie. La théorie du choix rationnel enferme les individus dans des compétitions qui lieraient les membres d’une société donnée, or, ces rapports économiques, ceux qui définissent « le marché », sont toujours encastrés dans des rapports plus complexes où s’expriment des valeurs et des normes spécifiques, comme l’ont rappelé d’autres grands noms des sciences sociales comme Karl Polanyi (La grande transformation. Aux origines économiques et politiques de notre temps, 1944, mais traduit en français seulement en 1984) ou Pierre Clastres (La société contre l’Etat. Recherches d’anthropologie politique, éd. de Minuit, 1974).

Cet ouvrage majeur reprend dans ses grandes lignes les oppositions disciplinaires aux théories structuralistes et marxistes, qui ne parviennent pas à elles seules à expliquer la variété des phénomènes sociaux observables, que ce soit le don, sur lequel Alain Caillé, Ilana Silber ou Elena Pulcini ont travaillé de façon extensive, les paradoxes de l’empathie et les théories de l’affect, thèmes récurrents chez Christian Lazerri, ou le refus des structures étatiques ou hiérarchiques, bien connus des ethnologues. L’ouvrage permet de comprendre facilement comment ces questionnements s’étendre également à l’économie par des interrogations dont les économistes hétérodoxes sont familiers, comme le montre la contribution d’Olivier Favereau. Tous postulent la rationalité limitée des individus et reconnaissent néanmoins la difficulté qu’il y a à remplacer le paradigme marxien d’un cadre interprétatif qui permettait le dialogue interdisciplinaire par une critique du capitalisme mais aussi une norme positive qui promettait une société alternative.

L’ouvrage touche probablement là à la limite d’un certain irénisme épistémologique. C’est en tout cas le combat de longue date d’Alain Caillé et des auteurs de la Revue du MAUSS, qui appellent à dépasser maintenant largement la simple sphère d’un chauvinisme exacerbé entre sociologues français. Ce faisant, ces auteurs portent une accusation certainement digne d’intérêt sur l’omniprésence de la science économique dans les sciences sociales, suite à la diffusion des travaux de Friedrich Hayek et de l’Ecole économique de Chicago, qui ont, selon eux, fait le lit du néolibéralisme.


Alain Caillé, Philippe Chanial, Stéphane Dufoix, Frédéric Vandenberghe (dir.), Des sciences sociales à la science sociale. Fondements anti-utilitaristes, coll. La bibliothèque du Mauss, éd. Le Bord de l’eau, 2018. 368 pages.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *