Le miracle politique éthiopien

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Dans l’un des plus vieux pays chrétiens du monde, l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed Ali a quelque chose de messianique. Troisième chef de l’État éthiopien en 23 ans, propulsé au sommet en mars 2018, un mois après la démission inattendue de Hailemariam Desalegn, cet homme providentiel est une révolution douce à lui tout seul : pour la première fois depuis l’avènement du Derg, les Tigrés perdent le pouvoir. De père Oromo musulman et de mère Amhara chrétienne, Abiy Ahmed incarne la réconciliation nationale dont il a fait son cheval de bataille, avec la lutte contre la corruption et le redressement économique, dans un pays où les clivages ethniques et politiques se confondent.

La perestroïka se fait déjà nettement sentir. Avec la réhabilitation des partis d’opposition jusque-là considérés comme terroristes, plus de 6000 prisonniers politiques ont été libérés. Les médias respirent enfin et même les partis membres du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) se risquent à quelques impertinences en prenant leurs distances avec cette coalition qui tient lieu de parti unique en Éthiopie. Il faut dire que le premier ministre ne lésine pas sur le renouvellement : deux ministres seulement sont Tigrés, et le gouvernement peut enfin se targuer d’une représentativité ethnique après un remaniement à la tête de 26 ministères sur 28[1].

Au-delà des têtes d’affiche, Abiy Ahmed distribue les postes clés à des hommes et à des femmes d’une nouvelle ère : plus jeunes et étrangers aux manigances politiques de l’ancien régime, ils sont une nouvelle génération moins conservatrice sur les questions ethniques et religieuses. Techniciens ou technocrates, très compétents, pointus et éduqués, ouverts sur le monde, ils sont l’atout maître de son jeu et on les voit apparaître à tous les postes où se prennent les vraies décisions. L’Éthiopie compte nombre personnalités à la réputation solide dans les domaines économique, financier, juridique, académique, politique et Abiy Ahmed ne fera pas sans eux. Alors la diaspora revient, enthousiaste, et des conseils formés par d’estimés membres de la société civile fleurissent autour du premier ministre pour le conseiller sur les privatisations, sur la diaspora, sur la réforme économique etc. Ces conseils lui assurent une légitimité démocratique que les élections législatives ne lui ont pas encore fourni puisqu’elles ne sont prévues que pour 2020.

Porté par une sorte d’état de grâce, le nouveau gouvernement ne perd pas une seconde pour enfiler les réformes à un rythme vertigineux, comme s’il suivait un programme intensif de démocratisation accélérée. Bien sûr, de belles récompenses sont à la clé : la Banque Mondiale comme le FMI ne manquent pas d’afficher leur soutien à l’élève modèle, en paroles comme en actes puisque la Banque Mondiale a déjà débloqué divers prêts pour l’Éthiopie et une aide au budget d’un milliard de dollars. Dans leur sillage, investisseurs internationaux et pays développés sont au rendez-vous pour ne pas rater les profits prometteurs du pays émergent, tellement plus attrayant que les micro-marges de leurs économies qui patinent[2]. C’est une bouffée d’air pour l’économie éthiopienne, étranglée par le déficit de devises étrangères.

Le contraste avec les années de verrouillage est donc flagrant. D’un seul coup, l’Éthiopie se détend comme un ressort et bondit. Comment comprendre un tel revirement, pourquoi maintenant, et surtout pourquoi lui, Abiy, homme d’État presque trop parfait pour être vrai ?

Sortir de l’impasse

C’est que la situation en Éthiopie était devenue une impasse terrible. La recette est bien connue : une mentalité marxiste inflexible, un appareil politique verrouillé par une minorité de surcroît ethnique, une économie planifiée à bout de souffle et grevée par une corruption éhontée. Ce bouillon salé en ébullition a poussé le mépris du bien commun à un tel degré que la cocotte-minute n’était plus très loin de l’explosion, avec une part grandissante de la population qui n’avait plus rien à perdre. La seule sagesse des apparatchiks de l’ancien régime a été de savoir lâcher du lest avant de perdre complètement la face. En plus de manifestations contre le régime qui se chiffraient en centaines de mort[3], l’escalade de violence avait atteint des degrés alarmants dans les régions Somali et Oromia : les églises brûlaient, l’armée réprimait dans le sang et l’état d’urgence décrété en février 2018 n’a rien arrangé. Au contraire, il a consommé le divorce entre la population et l’élite au pouvoir. Avec le recul, il est clair que le parti tigré (TPLF) avait atteint le fond de l’impasse et devait choisir entre une guerre civile sanglante dont l’issue était douteuse pour cette minorité numériquement très faible, ou une sortie « honorable » qui lui permettait de préserver au moins quelques-uns des intérêts de ses membres, économiques surtout, et des postes clés. Mais tout comme pour l’URSS – la comparaison est naturelle – la démission de Hailemariam Desalegn est tombée comme la foudre dans un ciel bleu, ou plutôt comme un rayon de soleil inespéré dans un ciel de tempête.

Le printemps éthiopien

Le rayon de soleil annonce-t-il le printemps ? Là aussi, la recette est la même : une population jeune et connectée qui est non seulement privée de toute perspective, mais sait qu’il pourrait en être autrement. Elle a conscience du décalage entre son quotidien et les idéaux démocratiques relayés dans la soupe numérique mondiale. Les journalistes, activistes ou simplement membres engagés de la diaspora, exilés par crainte des représailles et de l’emprisonnement, jouent ici un rôle fondamental en animant des comptes sur les réseaux sociaux, voire en créant des agences de presse à part entière. Ainsi de l’Oromo Media Network créé par Jawar Mohammed depuis les États-Unis et qui a joué un rôle central dans l’organisation des manifestations de janvier et février 2018.

Alors est-ce un hasard si une des premières mesures d’Abiy Ahmed est la privatisation d’Ethio Telecom, l’unique opérateur télécom en Éthiopie ? Outil de surveillance de la population souvent dénoncé par les organisations internationales, entreprise étroitement contrôlée par l’agence éthiopienne d’espionnage des télécommunications (INSA), monstre d’inefficacité dont le réseau est aussi pitoyable qu’étendu, Ethio Telecom a souvent coupé internet à la demande du gouvernement lors des manifestations et des émeutes, pour en freiner l’organisation. La privatisation de l’entreprise, demandée avec insistance et impatience par le premier ministre, devrait améliorer sa gestion et accroître la qualité et l’accessibilité du service. Ethio Telecom a déjà pris des mesures drastiques dans cette direction avec entre autres une impressionnante baisse des tarifs en août 2018, annoncée par la jeune et fraîchement nommée directrice générale Frehiwot Tamiru, mais décidée dans les hautes sphères. Plus largement, Ahmed Shide, alors porte-parole du gouvernement[4], a annoncé la création d’un conseil pour abroger les lois de 2009 sur les restrictions à la création de médias, principal outil de censure et instrument juridique ayant servi à l’emprisonnement de centaines de journalistes. Fitsum Arega, directeur de cabinet du premier ministre, a pour sa part annoncé la levée de la censure qui touchait 264 sites internet et chaînes de télévision. Et le 5 octobre 2018, la censure touchant la production théâtrale et cinématographique a été levée car jugée contraire à l’article 29 de la Constitution éthiopienne qui garantit la libre créativité dans les médias et les œuvres d’art. Les journalistes et médias exilés rentrent au pays, et parmi eux Jawar Mohammed, qui se demande : « Est-ce un rêve ? Est-ce que cela va durer ? Ou bien est-ce que ce « type » n’est encore qu’un nouveau dictateur ? »

Certes le nouveau premier ministre a eu lui aussi deux fois recours à l’interruption de la connexion internet, mais sa position vis-à-vis de la liberté des médias et des communications est claire : il ouvre les vannes en grand. Et puisque l’opinion populaire lui est décidément favorable – et c’est un euphémisme – le pari est bon, pour l’instant.

Le charisme suffit-il ?

Dès son arrivée, Abiy a multiplié les gestes forts et fait preuve d’un charisme que ne démentent ni l’enthousiasme populaire à chacun de ses déplacements ni le foisonnement de commentaires sur les réseaux sociaux à chacune de ses sorties. Entre meeting enfiévrés, discours enflammés, tentatives d’assassinat déjouées et voyages à travers le monde, c’est par exemple en faisant des pompes avec les soldats mécontents qui envahissent ses bureaux que le premier ministre désamorce les bombes politiques ou bien réelles qui le menacent. Au moins deux décisions fortes achèvent d’oindre cet envoyé des dieux : il a levé l’état d’urgence et fait la paix avec l’Érythrée.

Mais à force de vouloir plaire à tous, il risque de ne contenter personne. Abiy Ahmed n’a pas lancé de chasse aux sorcières et même les évictions pour corruption portent un autre nom, afin de ne pas fâcher l’ancienne garde qui rôde encore. Dans la continuité de son prédécesseur, il insiste sur le maintien de l’ordre et de la sécurité, il prône un État fort, et il est toujours à la tête de l’EPRDF. Face à cela, les Oromos et les autres ethnies pourraient exiger réparation et ne pas se contenter d’une réconciliation nationale qui met tout le monde sur un pied d’égalité, alors que leur peuple accède enfin au pouvoir. Les récentes violences qui ont accompagné le retour en Éthiopie des dirigeants du Front de Libération Oromo – parti indépendantiste tout juste réhabilité – vont dans le sens de cette hypothèse. Le caractère ethnique de ces dizaines de mort ne laisse aucun doute. Et la situation n’est pas calme par ailleurs : les violences continuent de plus belle dans la région Somali ; d’autres éclosent dans la région Benshangui et dans la région des peuples et nationalités du sud. Les Tigrés déplorent aussi des persécutions, notamment dans la région amhara frontalière de la leur. S’ils se sentent trop menacés et commencent à craindre une politique de revanche, ils risquent de se crisper. Leur influence est encore forte dans l’armée, les renseignements et au sein de l’EPRDF, et le gouvernement doit réussir à marcher sur une ligne de crête pour ne pas revenir à la situation explosive de février, avec cette fois le basculement dans le chaos.

Or Abiy Ahmed ne semble pas avoir tout à fait les mains libres. Autrement, comment expliquer la démission brutale de Belachew Mekuria, demandée par Abiy Ahmed alors qu’il avait lui-même placé cet ami d’enfance à la tête de la Commission d’Investissement quelques mois plus tôt pour l’aider à mener à bien les privatisations ? Rappelons aussi qu’Abiy Ahmed doit tout à son mentor Lemma Megersa, le « prophète » des Oromos, qui lui a laissé sa place de président du parti oromo[5] le 22 février 2018, fonction qu’il faut exercer pour pouvoir être nommé premier ministre. La loyauté ethnique pourrait-elle prévaloir sur la figure de rassemblement que prétend incarner Abiy Ahmed ?

Il a promis de ne pas décaler les prochaines élections, prévues pour 2020, mais les commentateurs politiques éthiopiens divergent sur leurs pronostics. Des intellectuels et hauts fonctionnaires éthiopiens interviewés par l’auteur jugent que repousser quelque peu les élections serait une démarche démocratique : l’ouverture politique actuelle permettrait à une opposition sérieuse d’émerger et de se structurer pendant ce temps-là. Ainsi des partis extérieurs à l’EPRDF, mais toujours ethniques, pourraient se présenter. Des membres éminents de la diaspora, engagés en politique ou membres d’institutions internationales, estiment au contraire qu’Abiy Ahmed a intérêt à maintenir la date légale des élections pour ne pas déroger aux principes démocratiques qu’il s’attache à respecter, et pensent que sa popularité personnelle lui suffira pour être élu même s’il se présente hors de l’EPRDF, alternative jusque-là inimaginable.

Trouver l’Éthiopie

Malgré les indices de croissance, la situation économique est celle d’un pays au secteur privé atrophié, et dangereusement dépendant des importations. La politique autoritaire de l’ancien régime n’est pas encore un vieux cauchemar et les violences ethniques ne s’apaisent pas – le ministère de la paix fraîchement créé n’y pourra rien à court terme. Pour l’heure le nouveau gouvernement n’a pas encore prouvé qu’il échappe aux logiques communautaires, et la question soulevée par l’activiste oromo Jawar Mohammed est pertinente : « is there Ethiopia altogether ? »[6]. Pourquoi alors parle-t-on de miracle éthiopien ? Justement parce qu’on revient de loin, et l’atmosphère euphorique qui accompagne les réformes d’Abiy Ahmed suggère sinon la possibilité, en tout cas une volonté partagée, populaire et nationale d’exister au-delà des fractures communautaires. Ne pas répondre œil pour œil, dent pour dent serait possible au nom de la fierté du peuple éthiopien, de la conscience de son passé et de sa place unique en Afrique et dans le monde. Reste à savoir si une démocratie peut naître dans la nostalgie d’un empire.

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Jean-Marc Guiller


[1] Informations valables au moment des nominations d’avril 2018. Le premier ministre a significativement remanié et réduit son gouvernement le 16 octobre 2018. La répartition ethnique n’a cependant pas fondamentalement changé.

[2] Les pays du golfe investissent beaucoup, mais aussi certains pays européens comme la Grande-Bretagne et l’Italie. Abiy Ahmed vient de terminer un voyage à Paris, Berlin et Francfort.

[3] Presque un millier au total.

[4] Il est désormais ministre des finances.

[5] L’OPDO devenu l’ODP en septembre 2018.

[6] Y a-t-il une seule Éthiopie, unie et indivise ? Selon une logique schmittienne, l’opposition maintenant révolue avec l’ennemi érythréen était peut-être tout ce qui définissait l’État-nation éthiopien, qui n’aurait en fait aucune unité intrinsèque à cause du patchwork d’ethnies différentes qui la composent.

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