Tributaire d’une offre de transports en commun qui demeure insuffisante et défaillante, l’archipel s’en remet inévitablement à la voiture, pivot d’une insertion professionnelle toujours fragile, tout en étant mise au défi d’une mobilité durable devenue impérative. Un double défi auquel ne répondent que partiellement les politiques publiques, laissant émerger des initiatives solidaires qui luttent pour que la mobilité ne soit pas un facteur d’exclusion.
Le règne sans conteste de la voiture…
Pour ce qui constitue le quotidien des Guadeloupéens – se rendre sur son lieu de travail, faire ses courses, participer à des activités sociales et culturelles – la voiture n’est pas une option, elle est incontournable. Elle incarne, pour 70% d’entre eux, le moyen de transport exclusif selon une étude publiée en 2023 pour l’ADEME sur l’”attachement à la voiture et leviers du report modal en Guadeloupe”. Loin d’être un simple choix individuel, la prépondérance de ce mode de transport tient surtout aux décisions historiques prises en faveur de la motorisation du territoire afin de suivre l’évolution économique et sociale de l’archipel. Une telle dépendance à l’automobile n’est, cependant, pas sans critiques, tant sur le plan de la santé publique que d’un point de vue environnemental.
Est-ce suffisant pour que les habitants s’en détournent ? À l’heure actuelle, cette perspective n’est pas envisageable ; car au-delà du caractère incontournable de la voiture, les Guadeloupéens y sont particulièrement attachés, la percevant comme le symbole d’une “mobilité libre et autonome”.
De la même manière, l’actuelle offre de transports en commun n’est pas en capacité de remettre en cause l’hégémonie de la voiture. Le constat est sans appel : quand la voiture représente près de 72% des déplacements, les transports en commun atteignent à peine les 8%. Peu pratiques, manquant véritablement d’infrastructures dédiées, ils ne constituent pas une alternative viable au quotidien.
…dont l’acquisition devient de plus en plus complexe
Parmi les critiques visant l’automobile, celle sur les prix est la plus répandue au sein de la population. S’inscrivant directement dans le débat sur la vie chère qui agite les Outre-mer depuis longtemps – et qui a déclenché récemment une crise sociale fin 2024 en Martinique – cet enjeu se traduit par des écarts de prix sur les véhicules neufs de 10 à 15% par rapport à l’Hexagone. Ajoutés à cela, le coût du carburant, de l’entretien et des assurances, les dépenses automobiles atteignent en fin de compte près de 15% des dépenses totales des ménages en Outre-mer.
Acquérir un véhicule est devenu une épreuve complexe, qui finit par précariser davantage celles et ceux qui parviennent à s’équiper. Dans ce contexte, les dispositifs d’aides manquent à l’appel ; en témoigne le cas du leasing social, dédié aux ménages modestes, qui, contrairement à La Réunion, n’a finalement pas été étendu à la Guadeloupe. Une occasion manquée d’encourager une mobilité durable sur l’archipel.
Le privé et le public s’unissent en faveur d’une mobilité solidaire et durable
Sans faire de la voiture le coupable désigné de la précarisation de la population guadeloupéenne, elle conditionne en grande partie l’accès à l’emploi. Alors que le taux de chômage reste élevé en Guadeloupe – il culminait à 16,7% au troisième trimestre 2025 selon l’INSEE – des acteurs du privé et du public ont souhaité encourager la mobilité solidaire via un projet : Mobil’Izy. Ce service de location à destination de toutes les personnes engagées dans une démarche d’insertion professionnelle a été lancé en janvier 2025 par le Conseil départemental, la Préfecture de Guadeloupe, GBH et le GEIQ Archipel Guadeloupe.
En s’acquittant d’un paiement de 259 euros par mois et d’un devoir de covoiturage, chaque candidat reçoit un véhicule récent et entretenu, une participation aux frais d’essence et de lavage (respectivement à hauteur de 50 et 24 euros) ainsi que la possibilité d’utiliser sa voiture pendant les weekends et les congés. Des avantages qui ont visiblement séduit puisque six mois après son lancement, le dispositif dépassait les attentes de ses créateurs avec près de 300 demandes enregistrées et déjà plus de 50 bénéficiaires.
“Cette collaboration s’inscrit dans une démarche collective, à l’écoute des réalités locales” analyse Rodolphe Hayot, directeur général de GBH, qui souhaite “faire de Mobil’Izy non seulement un projet d’envergure, mais également un modèle économique durable qui pourra bénéficier à l’ensemble du territoire”. Un vœu loin d’être pieux puisque Mobil’Izy rejoint MOB’îles comme autre acteur de la mobilité solidaire en Guadeloupe. Un écosystème prometteur qu’il faudra soutenir si l’on souhaite encourager l’inclusion autant que la transition écologique.
