Entre remèdes miracles, étiquettes trompeuses et lobbys influents, les fausses informations sur l’alimentation se multiplient, au détriment de la santé publique. Face à ce phénomène devenu massif, le gouvernement entend contre-attaquer. Mais la bataille est loin d’être gagnée.
Du curcuma qui préviendrait les crises cardiaques, du citron glacé pour éradiquer le cancer ou encore des yaourts « naturels » vantés pour leurs vertus fantasmées… La liste des fausses informations sur l’alimentation ne cesse de s’allonger. Derrière ces affirmations infondées, souvent relayées par des influenceurs, des entreprises ou même des responsables politiques, se cachent des intérêts économiques colossaux. En avril 2025, le ministre de la Santé Yannick Neuder a fait de la lutte contre la désinformation médicale un pilier de son action. Une prise de position saluée par les experts, mais qui devra s’accompagner de mesures concrètes face à un phénomène complexe et enraciné.
Un terreau fertile pour les fausses croyances
L’alimentation, par sa dimension affective, culturelle et émotionnelle, est un terrain particulièrement propice à la diffusion de contre-vérités. Contrairement à d’autres domaines de la santé, où les connaissances scientifiques sont parfois perçues comme plus abstraites, les conseils nutritionnels ont un impact direct sur le quotidien. Dès lors, la tentation est grande d’adhérer à des solutions « naturelles » ou à des discours rassurants, même s’ils sont dénués de fondements scientifiques.
C’est sur cette faille que s’engouffrent de nombreux acteurs : coachs autoproclamés, influenceurs cherchant à monétiser leur audience ou encore gourous en quête de notoriété. À coups de vidéos virales et de slogans accrocheurs, ils propagent des idées séduisantes mais souvent mensongères. L’objectif est clair : générer de l’engagement, vendre des programmes ou des produits, asseoir une position d’expert… au mépris des recommandations des autorités sanitaires.
Le poids de l’industrie agroalimentaire
Mais la désinformation nutritionnelle ne se limite pas à quelques influenceurs sur les réseaux sociaux. Elle est aussi alimentée, parfois de façon bien plus insidieuse, par les géants de l’industrie agroalimentaire. En France, le secteur génère plus de 200 milliards d’euros de chiffre d’affaires chaque année. Dans ce contexte, toute mesure de régulation ou de transparence peut représenter une menace pour les intérêts économiques de ces acteurs.
Le combat autour du Nutri-Score illustre parfaitement les tensions en jeu. Ce logo, fondé sur une base scientifique solide et conçu pour aider les consommateurs à faire des choix éclairés, fait l’objet depuis des années d’une opposition farouche de certains industriels. Le rapport « Nutri-Score Papers », publié en 2023 par l’organisation de consommateurs Beuc, dévoile comment le lobbying de certains pays et groupes agroalimentaires a contribué à bloquer son adoption obligatoire à l’échelle européenne. En coulisses, des arguments douteux – parfois grotesques – ont été avancés, comme l’idée selon laquelle l’étiquetage défavorable du chocolat pourrait… favoriser l’immigration.
Une stratégie bien rodée
La recette de ce lobbying est désormais bien connue : saper la crédibilité des chercheurs, créer le doute scientifique, financer des études orientées, et relayer des arguments flous par l’intermédiaire de « faux-nez » – think tanks, collectifs ou influenceurs soi-disant indépendants. On retrouve là les techniques éprouvées autrefois par l’industrie du tabac, appliquées à l’univers alimentaire.
Même les supermarchés participent, parfois involontairement, à cette désinformation en affichant des mentions trompeuses : fruits géants sur des pots contenant à peine 2 % de purée de fraise, promesses de « naturel » jouant sur l’imaginaire du sain, publicités insistant sur un ingrédient vertueux en omettant les aspects moins reluisants du produit (comme un taux de sucre élevé). Autant de biais cognitifs qui influencent les comportements d’achat.
Des professionnels de santé pas toujours fiables
Autre acteur inattendu de la désinformation : certains professionnels de santé. Médecins, nutritionnistes ou diététiciens peuvent eux aussi relayer des messages infondés, parfois en rupture avec les recommandations officielles. Exemple : alors que l’Agence nationale de sécurité sanitaire recommande de limiter la consommation de viande rouge à 500 g par semaine, certains n’hésitent pas à encourager des portions quotidiennes bien plus élevées, en s’appuyant sur leur statut d’expert pour convaincre.
Cette cacophonie informationnelle entretient la confusion dans l’esprit du public. Une méta-analyse publiée en 2023, portant sur 64 études, a révélé que la majorité des contenus nutritionnels disponibles en ligne sont de qualité médiocre, voire erronés. Les internautes qui s’y fient prennent donc le risque de suivre des conseils potentiellement néfastes pour leur santé.
Une réponse politique encore timide
La bonne nouvelle, c’est que le sujet est enfin pris au sérieux au plus haut niveau de l’État. Yannick Neuder, ministre de la Santé, a fait savoir qu’il comptait mettre en place des actions fortes contre la désinformation médicale et nutritionnelle. Reste à voir comment ces ambitions se traduiront dans les faits. Car le défi est immense : il s’agit non seulement de contrer les fake news, mais aussi de restaurer la confiance dans la parole scientifique et institutionnelle, fortement ébranlée ces dernières années.
Il faudra aussi s’attaquer aux racines économiques et politiques du problème, en encadrant plus fermement le lobbying, en réglementant la publicité alimentaire, et en garantissant l’indépendance des experts. L’enjeu dépasse largement la simple question de l’information : il touche à la capacité des citoyens à faire des choix éclairés, et donc à leur santé, leur longévité, leur qualité de vie.
Vers une politique publique ambitieuse
Comme pour les domaines du climat, des vaccins ou de l’environnement, la désinformation alimentaire est devenue un enjeu de société. La réponse ne peut être laissée à l’initiative de quelques chercheurs ou militants. Elle nécessite une mobilisation collective, une stratégie globale, et un véritable soutien politique. Car dans ce combat, l’assiette est bien plus qu’un objet de consommation : elle est le miroir de nos rapports à la vérité, à la science et à la démocratie.
