À l’occasion des Dialogues de l’Économie Citoyenne organisés le 28 septembre par La Banque Postale, Stéphane Dedeyan (La Banque Postale), Sébastien Fabre (Safran.AI) et Jean Hornain (Citeo) ont confronté leurs visions de la souveraineté. Finance, intelligence artificielle, ressources : dans des secteurs très différents, un même défi se dessine pour l’Europe, celui de mieux maîtriser ses dépendances afin de préserver sa capacité à décider et à agir.
Guerre aux portes de l’Europe, fragmentation des échanges mondiaux, compétition technologique entre les États-Unis et la Chine : la souveraineté n’est plus seulement une affaire d’États. Elle s’invite désormais au cœur des stratégies économiques et industrielles, avec une question centrale : jusqu’où l’Europe peut-elle dépendre d’acteurs extérieurs sans perdre une partie de sa capacité d’action ?
C’est autour de cette interrogation que les Dialogues de l’Économie Citoyenne ont réuni Stéphane Dedeyan, président du directoire de La Banque Postale, Sébastien Fabre, directeur général de Safran.AI, filiale de Safran spécialisée dans l’intelligence artificielle, et Jean Hornain, directeur général de Citeo, entreprise à mission qui accompagne les entreprises dans le recyclage de leurs emballages.
Banque, intelligence artificielle, économie circulaire : derrière la diversité des secteurs, les trois dirigeants partagent une même approche. La souveraineté ne suppose pas l’autosuffisance, mais la capacité à conserver ses marges de manœuvre.
« La souveraineté ne signifie ni se replier sur soi ni tout produire soi-même », résume Stéphane Dedeyan. À ses yeux, elle repose davantage sur une forme d’« interdépendance choisie ». Autrement dit, il s’agit d’identifier ce qui doit impérativement rester sous contrôle, ce qui peut être confié à des partenaires et, surtout, les solutions de repli disponibles en cas de rupture.
Des dépendances différentes, un même défi
Dans l’intelligence artificielle, cette question prend une dimension particulièrement stratégique. Pour Sébastien Fabre, la priorité est de « garder la main sur ce qui est essentiel ». Safran.AI fournissant notamment des solutions à l’État et aux forces armées, l’enjeu consiste à pouvoir utiliser et déployer des systèmes d’IA sans dépendance critique, sur des infrastructures maîtrisées, tout en adaptant les modèles aux besoins français et européens et en les entraînant à partir de données souveraines.
Cela ne signifie pas pour autant développer chaque technologie de manière isolée. Sébastien Fabre défend au contraire la constitution d’alliances entre acteurs européens et l’existence de « dépendances saines ». L’enjeu est de pouvoir combiner les technologies sans qu’un fournisseur, une plateforme ou une infrastructure devienne incontournable. « C’est la condition pour faire émerger des acteurs européens de l’IA capables de rivaliser à l’échelle mondiale », estime le dirigeant de Safran.AI.
Dans le secteur bancaire, les paiements constituent un autre terrain sensible. Stéphane Dedeyan cite notamment le réseau CB en France et Wero à l’échelle européenne. Deux exemples qui illustrent, selon le président du directoire de La Banque Postale, la nécessité de « penser la souveraineté au-delà des frontières nationales ».
L’objectif est de disposer de solutions européennes suffisamment solides et largement diffusées pour éviter de dépendre d’un nombre trop limité d’acteurs. Une logique qui implique, là encore, de maîtriser les maillons essentiels de la chaîne et de disposer d’alternatives en cas de défaillance.
La problématique se pose différemment pour les matières premières, mais la logique reste la même. « La souveraineté, c’est arrêter d’être dépendant de matières qu’on importe en masse », souligne Jean Hornain. Pour le directeur général de Citeo, développer le recyclage et le réemploi des emballages répond ainsi à un triple enjeu écologique, industriel et stratégique.
Avec quelque 450 millions d’habitants, l’Union européenne dispose, selon Jean Hornain, de « la taille nécessaire pour développer une véritable industrie de la circularité, à condition de mieux harmoniser les règles et de structurer les filières à l’échelle du continent ».
Le prix de la souveraineté… et celui de la dépendance
Cette autonomie accrue a cependant un prix. Construire des usines de recyclage, développer des centres de données, accroître les capacités de calcul ou faire émerger des technologies européennes exige des investissements considérables, dont la rentabilité ne peut pas toujours être appréciée à court terme.
Pour Jean Hornain, l’équation doit donc intégrer « non seulement le coût de la souveraineté, mais aussi celui de la dépendance ». Acheter une matière moins chère à l’autre bout du monde peut sembler économiquement rationnel à court terme. Le calcul change dès lors que l’on prend également en compte les conséquences climatiques, environnementales et industrielles de cette dépendance.
« Il faut réfléchir dans le temps long », insiste Jean Hornain. Investir dans le recyclage et le réemploi revient ainsi à renforcer la résilience des entreprises tout en préservant les ressources et les écosystèmes dont dépend leur activité.
Le même besoin d’investissement se retrouve dans l’intelligence artificielle. Stéphane Dedeyan estime que l’Europe dispose de « talents, d’entreprises et de capacités de formation », mais qu’elle doit accélérer le financement de ses infrastructures critiques : centres de données, capacités de calcul ou encore solutions d’IA sécurisées.
La Banque Postale entend elle-même intégrer largement l’intelligence artificielle à ses processus, notamment pour permettre à ses conseillers d’apporter des réponses plus rapides et plus efficaces aux clients, tout en faisant de la sécurité des données une priorité. Son partenariat avec Mistral AI s’inscrit dans cette logique, avec l’ambition de développer les usages de l’IA sans renoncer à la maîtrise des données et des infrastructures.
Stéphane Dedeyan voit même dans le modèle européen de protection des données un possible avantage. Là où les données sont davantage contrôlées par les fournisseurs de services aux États-Unis et par l’État en Chine, l’Europe a fait le choix d’un cadre accordant une place plus importante à leur protection et à leur maîtrise par les utilisateurs.
