Depuis plusieurs semaines, les cigales, véritables icônes sonores de la Méditerranée, se font rares. Les vagues de chaleur et le changement climatique perturbent leur cycle de vie, révélant un signal d’alerte sur la santé des insectes dans la région.
Un été presque silencieux
En Provence et dans le sud de la France, le chant des cigales rythme habituellement les longues journées d’été. Mais depuis le début du mois d’août, ce concert naturel s’est éteint dans de nombreuses villes méditerranéennes. « C’est troublant », confie Brigitte, habitante de Nîmes. « Depuis fin juillet, je n’entends plus les cigales là où d’ordinaire on ne s’entend plus parler tellement elles font du bruit. »
A Aix-en-Provence, Marguerite observe la même anomalie : « Le 12 août, c’était la symphonie. Mais dès le lendemain, alors que le thermomètre frôle les 40 °C, c’est le calme plat. » Ce silence coïncide avec une nouvelle vague de chaleur qui touche la France, s’ajoutant à une précédente canicule exceptionnelle en juin.
Des températures extrêmes qui perturbent le cycle de vie
Selon Léo Salel, médiateur scientifique et spécialiste des insectes, les températures extrêmes affectent directement le cycle de vie des cigales. « Avec des printemps de plus en plus secs et chauds, il est possible que les cigales, espèces thermophiles dépendant des températures extérieures pour sortir de terre, se mettent à chanter plus tôt et achèvent leur cycle adulte plus rapidement », explique-t-il.
L’agroclimatologue Serge Zaka confirme : « La plage de température optimale pour leur fonctionnement à l’air libre se situe entre 22 °C et 37 °C. Avec le changement climatique, elles commencent donc à chanter plus tôt. » Dès 2022, il avait déjà relevé que les cigales ne chantaient plus dès la mi-juillet dans le nord de Montpellier, un indicateur précoce des impacts climatiques.
Une vie brève mais intense
Les cigales passent l’essentiel de leur existence sous terre, où elles effectuent plusieurs mues avant d’émerger pour leur phase adulte et reproductrice. En France, on recense 22 espèces, la plus connue étant la cigale grise (Cicada orni), capable de vivre entre deux et six ans sous terre. Leur phase adulte, lorsqu’elles chantent pour séduire les femelles, ne dure que 1 à 2 semaines.
Les mâles, perchés sur les pins ou arbustes, produisent des sons allant de l’ultrason inaudible à l’oreille humaine à des cymbalisations atteignant 90 décibels, l’équivalent du bruit d’une tronçonneuse. La période de chant et sa puissance dépendent directement des conditions climatiques et des ressources alimentaires disponibles, principalement les racines d’arbres et d’arbustes dont elles pompent la sève.
Des raisons de relativiser
Malgré le silence observé, certains spécialistes appellent à la prudence avant de tirer des conclusions alarmantes. « Si elles s’arrêtent de chanter, c’est qu’elles ont assuré leur cycle de reproduction », tempère Stéphane Puissant, entomologiste au Muséum d’histoire naturelle de Dijon. Les cigales disposent de mécanismes d’adaptation remarquables, certaines espèces capables de chanter même à des températures très élevées, comme celles du désert algéro-marocain.
Jean-Laurent Hentz, naturaliste installé dans le Gard, ajoute que la variation d’abondance et d’horaires de chant peut être liée à des conditions ayant affecté la ponte plusieurs années auparavant. Ainsi, l’absence momentanée de chant n’indique pas nécessairement un déclin irréversible.
Un signal parmi d’autres pour les insectes
Pourtant, les chercheurs s’inquiètent. Stéphane Jaulin, entomologiste à l’Office pour les insectes et leur environnement, souligne que « les principales causes de disparition des insectes sont l’agriculture intensive et l’artificialisation des sols. Mais depuis 4 ou 5 ans, le changement climatique prend le relais ».
Les données du Muséum national d’histoire naturelle confirment une chute drastique des populations d’insectes en Europe, estimée entre 70 et 80 %. Peu d’études ciblent les cigales, faute de conséquences économiques directes, mais les tendances observées chez d’autres insectes montrent que leur avenir est étroitement lié à l’évolution climatique et à la conservation des habitats naturels.
Dès 1995, l’entomologiste Michel Boulard alertait sur la raréfaction de certaines espèces comme Tibicina tomentosa, autrefois très commune dans le sud de la France, aujourd’hui menacée par l’expansion de la vigne et la disparition de la garrigue.
Vers un futur incertain
Les cigales sont bien plus qu’un symbole sonore de l’été méditerranéen : elles sont le reflet de l’état de santé de nos écosystèmes. Leur précocité, leur silence et la modification de leurs habitudes de chant constituent autant d’indices que le climat et l’environnement subissent des pressions croissantes.
Face à ce constat, les scientifiques insistent sur la nécessité de surveiller ces populations et de préserver leurs habitats. Car derrière le silence des cigales se cache un avertissement plus large : celui de l’effondrement progressif de la biodiversité et de la vulnérabilité des insectes aux dérèglements climatiques.
