On les dit ultra-connectés, à l’aise avec les écrans et nés dans le numérique. Pourtant, une part importante des jeunes rencontre de réelles difficultés face aux outils digitaux. Derrière les usages quotidiens des réseaux sociaux et des smartphones, se cache une réalité plus préoccupante : l’insuffisance de compétences numériques essentielles pour les études, l’emploi et la citoyenneté.
Un phénomène encore largement sous-estimé
L’illectronisme, contraction des mots illettrisme et électronique, désigne la difficulté, voire l’incapacité, à utiliser et comprendre les outils numériques dans la vie quotidienne. Certains chercheurs parlent aussi d’e-lettrisme. Cette notion renvoie autant à l’usage des technologies qu’à la capacité à créer, analyser et sécuriser des contenus numériques.
Selon la définition retenue par l’Insee, une personne est considérée en situation d’illectronisme lorsqu’elle n’a pas utilisé Internet au cours des trois derniers mois, pour des raisons matérielles ou de compétences, ou lorsqu’elle ne dispose pas des savoir-faire numériques de base. Cette situation s’inscrit plus largement dans ce que l’on appelle la fracture numérique informationnelle.
Contrairement aux idées reçues, les jeunes ne sont pas épargnés.
D’après une étude de l’Observatoire Pix, relayée par plusieurs médias fin 2025, moins d’un étudiant sur deux disposerait, à la fin de la licence, des compétences numériques attendues pour poursuivre ses études ou s’insérer professionnellement. À l’entrée à l’université, près de quatre étudiants sur dix se situent déjà en dessous du niveau requis.
Cinq grandes compétences pour mesurer l’illectronisme
Pour évaluer le niveau de maîtrise du numérique, les experts s’appuient sur cinq grands domaines de compétences.
Il s’agit d’abord de la capacité à rechercher et vérifier l’information en ligne, qu’il s’agisse de comparer des produits, d’identifier une source fiable ou de repérer une fausse information.
Vient ensuite la communication électronique, comme l’usage de la messagerie, la gestion des échanges ou des pièces jointes.
Le troisième domaine concerne l’utilisation de logiciels courants, notamment les outils bureautiques.
La protection de la vie privée en ligne constitue un quatrième volet essentiel : paramétrage des cookies, contrôle des données personnelles ou gestion de la géolocalisation.
Enfin, la résolution de problèmes numériques englobe des usages concrets tels que l’accès aux services bancaires en ligne, la réalisation de démarches administratives ou le suivi de formations à distance.
Certaines personnes maîtrisent seulement une partie de ces compétences. D’autres n’en maîtrisent aucune. C’est ce qui permet de distinguer l’illectronisme total de l’illectronisme partiel.
Une réalité massive dans la population française
En France, l’illectronisme reste un phénomène d’ampleur. Selon l’Insee, environ 15,4 % des personnes de plus de 15 ans sont en situation d’illectronisme total, soit près de huit millions de personnes.
Dans l’immense majorité des cas, il s’agit de personnes n’ayant pas utilisé Internet au cours des trois derniers mois. Une autre partie correspond à des personnes ne possédant pas les compétences numériques de base, c’est-à-dire obtenant des résultats très faibles dans au moins quatre des cinq domaines de compétences.
L’illectronisme partiel est encore plus répandu : près de 30 % des personnes de plus de 15 ans ne maîtrisent pas certains savoir-faire fondamentaux. Un chiffre est particulièrement révélateur : plus d’un internaute sur cinq ne possède pas les compétences de base pour protéger sa vie privée en ligne, alors même que la circulation, la monétisation et la manipulation des données personnelles sont devenues omniprésentes.
L’âge, un facteur important… mais pas suffisant
Sans surprise, l’âge reste l’un des principaux facteurs de vulnérabilité. Près de 60 % des personnes de plus de 75 ans sont concernées par l’illectronisme total, contre seulement 2 % chez les 15-24 ans.
Mais cette comparaison masque une réalité plus nuancée. Chez les jeunes adultes, 19 % présentent malgré tout des compétences numériques faibles. Autrement dit, être connecté ne signifie pas être compétent.
D’autres facteurs jouent un rôle déterminant. Le niveau de diplôme, par exemple, influence fortement le risque d’illectronisme. Les personnes sans diplôme ou disposant uniquement du certificat d’études primaires sont bien plus exposées que celles ayant un niveau d’études supérieur. La situation socio-économique pèse également lourdement. Les individus appartenant aux foyers les plus modestes sont beaucoup plus susceptibles d’être en difficulté face au numérique.
Chez les 15-24 ans, ces constats viennent directement contredire l’image d’une génération naturellement experte.
Des lacunes préoccupantes à l’université
Les données de l’Observatoire Pix montrent que la fragilité numérique est loin d’être marginale dans l’enseignement supérieur. En fin de licence, plus d’un étudiant sur deux ne maîtriserait pas les usages numériques jugés indispensables pour poursuivre un cursus ou accéder à l’emploi.
Parmi les compétences les plus problématiques figurent la vérification de la fiabilité de l’information en ligne, ainsi que la connaissance des droits liés à la protection des données personnelles. Deux dimensions pourtant centrales dans un contexte marqué par la désinformation, les deepfakes et la multiplication des services numériques.
Des freins psychologiques et sociaux encore très présents
Les difficultés rencontrées par les jeunes ne s’expliquent pas uniquement par un manque d’apprentissage formel. Des facteurs psychologiques entrent également en jeu.
Le sentiment d’auto-efficacité, c’est-à-dire la perception que l’on a de sa propre capacité à réussir une tâche, influence fortement la motivation à utiliser les outils numériques et la qualité des apprentissages. L’anxiété liée aux technologies et le technostress jouent également un rôle, avec des effets parfois différenciés selon le genre.
Sur le plan social, les représentations et les stéréotypes pèsent lourdement. Certains jeunes peu utilisateurs du numérique peuvent se sentir stigmatisés, ce qui affecte leurs performances et leurs trajectoires scolaires. Ce phénomène est particulièrement observé dans les filières informatiques, où la menace du stéréotype continue d’influencer les parcours.
Des enjeux juridiques et environnementaux encore méconnus
La maîtrise du numérique ne se limite pas aux usages techniques. Elle implique aussi une compréhension des cadres juridiques et des impacts environnementaux.
Sur le plan légal, il s’agit notamment de connaître les règles relatives à la protection des données, à la vie privée, à la désinformation, au cyberharcèlement, au télétravail ou encore au droit à la déconnexion.
Sur le plan environnemental, le numérique représente aujourd’hui une part non négligeable de l’empreinte carbone française. Il pèse également de plus en plus sur la consommation d’électricité et d’eau, notamment à travers le fonctionnement des centres de données. Ces chiffres, déjà élevés, ne prennent pas encore pleinement en compte l’essor récent des intelligences artificielles génératives.
Face à l’accélération des innovations numériques et aux questions éthiques qu’elles soulèvent, le développement d’une véritable littératie numérique apparaît désormais comme un enjeu central. Pour les jeunes comme pour l’ensemble de la population, apprendre à utiliser le numérique de manière éclairée, critique et responsable devient une condition essentielle de l’autonomie et de la citoyenneté.
