Face à la montée des fake news et à la méfiance grandissante envers les médias, journalistes et chercheurs cherchent de nouvelles façons de renouer le dialogue avec le public. Les « Amphis de l’info », organisés notamment par Le Monde et France Télévisions, misent sur une approche originale : expliquer le travail journalistique directement sur le terrain, auprès de publics qui ne fréquentent pas forcément les médias traditionnels.
Aller à la rencontre d’un public éloigné des médias
Dans l’amphithéâtre Marthe Condat de l’université de Toulouse, une soirée particulière s’organise autour d’un thème inhabituel pour ce campus scientifique : la fabrication de l’information. L’événement s’inscrit dans le cadre des « Amphis de l’info », une initiative portée par plusieurs médias nationaux.
Pendant deux heures, des journalistes viennent expliquer leur métier, détailler les étapes de la production de l’information et répondre aux questions du public. Cette démarche s’inscrit dans ce que l’on appelle l’éducation aux médias, un domaine qui consiste à aider les citoyens à comprendre comment sont produits et diffusés les contenus d’information.
L’exercice n’est pas totalement nouveau. Depuis plusieurs années, des journalistes prennent régulièrement la parole dans des chroniques, des conférences ou des interventions scolaires pour expliquer leur travail.
Mais les organisateurs des « Amphis de l’info » souhaitent précisément sortir des circuits habituels de cette pédagogie. L’objectif est d’éviter de s’adresser uniquement à un public déjà sensibilisé, comme les étudiants en journalisme ou en sciences politiques.
C’est pourquoi ces rencontres sont organisées dans des lieux inattendus, souvent fréquentés par des étudiants en sciences, en médecine ou en ingénierie. D’autres villes sont également concernées, comme Besançon, Brive-la-Gaillarde ou Clermont-Ferrand.
Les organisateurs affirment également vouloir ouvrir ces événements à un public plus large. Une part importante des participants ne vient pas forcément du milieu universitaire. Selon les données avancées par les initiateurs du projet, environ 40 % des inscrits ne seraient pas étudiants.
L’idée est simple : discuter avec des personnes qui ne lisent pas forcément les médias organisateurs, et ainsi éviter de prêcher uniquement devant un public déjà convaincu.
Un défi face à la défiance envers les médias
Cette initiative s’inscrit dans un contexte particulier. Depuis plusieurs années, la relation entre une partie du public et les médias s’est fortement détériorée. Les enquêtes d’opinion montrent régulièrement une baisse du niveau de confiance dans l’information.
La diffusion massive de fausses informations sur les réseaux sociaux contribue largement à cette situation. Les théories complotistes et les contenus trompeurs circulent facilement sur certaines plateformes, alimentant la suspicion envers les médias traditionnels.
Face à ce phénomène, les journalistes cherchent de nouvelles manières d’expliquer leur travail. L’idée est que la transparence sur les méthodes de vérification et de production de l’information pourrait contribuer à restaurer une partie de la confiance perdue.
Cependant, cette stratégie se heurte à une difficulté majeure : atteindre les publics les plus méfiants.
Car si la démarche consiste à aller vers ceux qui ne lisent pas forcément la presse traditionnelle, rien ne garantit que ces personnes accepteront de participer à ces rencontres. Ceux qui se déplacent pour écouter des journalistes sont souvent déjà curieux ou intéressés par la question de l’information.
Autrement dit, le risque existe de dialoguer principalement avec un public déjà relativement ouvert à la discussion.
Le piège du dialogue avec les complotistes
Les spécialistes de la désinformation mettent également en garde contre un autre phénomène : l’effet boomerang. Plusieurs études ont montré que contredire frontalement une personne convaincue par une théorie complotiste peut parfois produire l’effet inverse de celui recherché.
Lorsque quelqu’un est persuadé que les médias font partie d’un système manipulant l’opinion, toute tentative de démonstration peut être interprétée comme une preuve supplémentaire de cette manipulation.
Dans ce contexte, le débat peut rapidement devenir stérile.
La désinformation touche d’ailleurs des publics très différents. Chez les jeunes, certains contenus complotistes circulent massivement sur des plateformes comme TikTok. Ces vidéos sont parfois partagées pour leur aspect divertissant, même lorsque les utilisateurs savent qu’elles ne reposent pas sur des faits vérifiés.
À l’inverse, chez les personnes plus âgées, la désinformation politique circule largement sur des réseaux comme Facebook ou WhatsApp. Dans ces cas-là, les contenus trompeurs sont souvent relayés simplement parce qu’ils paraissent crédibles ou qu’ils proviennent d’un contact de confiance.
Une stratégie de prévention plutôt que de correction
Face à cette situation, les chercheurs spécialisés dans l’étude des fake news proposent de modifier l’approche de l’éducation aux médias.
Plutôt que de se concentrer uniquement sur la correction des fausses informations, ils recommandent de travailler davantage sur la prévention. L’idée est de donner au public les outils nécessaires pour reconnaître les mécanismes de manipulation utilisés dans certains contenus.
Cela passe par l’explication des techniques utilisées pour susciter des émotions fortes, provoquer la peur ou renforcer les biais cognitifs.
En comprenant mieux ces stratégies, les citoyens seraient plus capables d’identifier les tentatives de manipulation lorsqu’ils rencontrent une information douteuse.
Certains chercheurs parlent ainsi d’une forme de « vaccination informationnelle ». Comme un vaccin prépare l’organisme à affronter un virus, l’éducation aux médias préparerait les individus à repérer les pièges de la désinformation.
Ce processus demande du temps et des efforts, mais il pourrait constituer l’un des moyens les plus efficaces pour renforcer l’esprit critique face à la circulation massive d’informations sur Internet.
Dans un paysage médiatique profondément transformé par les réseaux sociaux et les plateformes numériques, la pédagogie autour de l’information apparaît ainsi comme un enjeu central pour les années à venir.
