Longtemps réticente à renforcer massivement ses capacités militaires, l’Allemagne a changé de cap depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Berlin ambitionne désormais de faire de la Bundeswehr une force militaire de premier plan en Europe, tout en développant davantage son industrie nationale de défense. Une évolution qui bouleverse certains équilibres établis sur le continent.
Pendant plusieurs décennies, la puissance allemande s’est principalement exprimée sur le terrain économique. L’héritage de la Seconde Guerre mondiale, l’importance du mouvement pacifiste et une culture politique attachée à la retenue militaire avaient largement façonné la politique de défense du pays. La guerre en Ukraine a profondément remis en cause ce modèle.
Dès 2022, le gouvernement allemand avait annoncé un fonds exceptionnel de 100 milliards d’euros destiné à moderniser une Bundeswehr confrontée à d’importants besoins en équipements. Depuis, Berlin est allé beaucoup plus loin. Le chancelier Friedrich Merz affiche l’ambition de faire de l’armée allemande la principale force conventionnelle d’Europe.
Pour Alexandre Robinet-Borgomano, expert associé à l’Institut Montaigne et spécialiste de l’Allemagne, cette évolution constitue l’un des changements géopolitiques majeurs intervenus en Europe depuis la fin de la guerre froide.
Le renforcement de la puissance militaire allemande n’est toutefois pas perçu de la même manière partout en Europe.
En France, cette évolution interroge notamment l’équilibre qui s’était progressivement installé entre les deux principales puissances de l’Union européenne. L’Allemagne disposait d’un poids économique considérable tandis que la France conservait une place particulière sur les questions militaires et géopolitiques, notamment grâce à son arsenal nucléaire et à son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.
La Pologne observe également le réarmement allemand avec attention. Son histoire et sa position géographique, entre l’Allemagne et la Russie, expliquent en partie cette vigilance.
La perception est sensiblement différente plus au nord et à l’est du continent. Pour les États baltes ou les pays scandinaves, directement préoccupés par la menace russe, disposer d’une Allemagne capable de mobiliser davantage de moyens militaires peut au contraire renforcer la sécurité européenne.
Cette transformation s’accompagne d’un effort financier d’une ampleur inhabituelle pour l’Allemagne. Le fonds spécial de 100 milliards d’euros créé pour moderniser la Bundeswehr a permis de lancer de nombreuses commandes et de renouveler des équipements vieillissants.
Dans un premier temps, Berlin s’est largement tourné vers les États-Unis pour répondre rapidement à ses besoins. L’Allemagne a notamment commandé des matériels américains particulièrement coûteux afin de combler certaines lacunes de ses forces armées.
La stratégie évolue cependant progressivement. Depuis 2023, une part croissante des dépenses bénéficie à l’industrie allemande de défense. Des groupes comme Rheinmetall, Hensoldt ou ThyssenKrupp Marine Systems occupent une place centrale dans cette montée en puissance. Parallèlement, Berlin cherche à encourager un nouvel écosystème de startups spécialisées dans les technologies militaires.
L’objectif dépasse ainsi la seule modernisation de l’armée. Il s’agit également de renforcer les capacités industrielles et technologiques allemandes afin de réduire la dépendance du pays envers les fournisseurs étrangers.
Le changement est d’autant plus spectaculaire que l’Allemagne a longtemps fait de la maîtrise des finances publiques l’un des piliers de sa politique économique. L’augmentation des dépenses militaires a conduit Berlin à remettre en question certains principes jusque-là considérés comme difficiles à contourner.
Friedrich Merz a notamment soutenu une réforme du mécanisme constitutionnel limitant l’endettement afin de dégager davantage de marges de manœuvre pour les dépenses de défense.
Cette décision illustre l’ampleur du changement provoqué par la guerre en Ukraine. La sécurité nationale et européenne est désormais considérée comme suffisamment prioritaire pour justifier des investissements qui auraient été politiquement difficiles à envisager quelques années auparavant.
Le réarmement allemand s’accompagne également d’une réflexion plus large sur la souveraineté militaire européenne. Berlin souhaite conserver une coopération étroite avec ses alliés de l’OTAN tout en réduisant certaines dépendances envers les États-Unis.
Cette orientation pourrait favoriser le développement d’une industrie européenne de défense plus puissante. Mais la manière dont cette coopération doit s’organiser reste encore incertaine.
Alexandre Robinet-Borgomano souligne notamment que la dernière stratégie militaire allemande consacrée à la « responsabilité pour l’Europe » ne réserve pas de place particulière à la France ou au Royaume-Uni. Un signal qui montre que la montée en puissance militaire de Berlin ne signifie pas nécessairement la construction immédiate d’une politique de défense européenne intégrée.
Une chose semble néanmoins acquise : l’Allemagne ne veut plus limiter son influence européenne à son poids économique. En renforçant simultanément son armée, son industrie de défense et ses capacités d’investissement, Berlin entend désormais peser beaucoup plus directement sur les questions de sécurité du continent.
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