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Avoirs russes gelés : l’Union européenne tente une opération inédite pour financer l’Ukraine

Face à l’assèchement progressif de l’aide américaine et à l’ampleur du déficit ukrainien, l’Union européenne explore une solution aussi ambitieuse que controversée : utiliser les avoirs russes gelés comme garantie d’un prêt massif accordé à Kiev. Mais la proposition, défendue par la Commission, se heurte aux craintes de plusieurs États membres — au premier rang desquels la Belgique, qui redoute de lourdes répercussions de Moscou.

Un gouffre budgétaire ukrainien qui s’élargit

Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre, les finances ukrainiennes sont au bord de la rupture. Selon le FMI, Kiev devra combler un déficit colossal de 65 milliards de dollars dans les deux ans à venir. Près des deux tiers du budget national sont aujourd’hui engloutis dans l’effort de guerre, tandis que les dépenses civiles courantes — pensions, salaires des fonctionnaires, services essentiels — reposent largement sur l’aide internationale.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les États-Unis n’ont plus alloué de nouveaux fonds à l’Ukraine. L’Europe doit donc compenser ce retrait, mais ses propres marges de manœuvre sont limitées : les 100 milliards promis par la Commission ne seront disponibles qu’à partir de 2028, avec le prochain cadre financier pluriannuel.

Dans l’intervalle, les Vingt-Sept cherchent une solution immédiate — et les 300 milliards de dollars d’avoirs russes gelés depuis 2022 apparaissent comme un levier potentiel.

Le prêt « de réparation » : une voie médiane pour éviter la confiscation

Depuis des années, la banque centrale russe a placé ses réserves de change à l’étranger dans des obligations et autres titres financiers. Depuis l’invasion de l’Ukraine, ces actifs sont gelés, notamment au sein de la chambre de compensation Euroclear, basée à Bruxelles, qui détient à elle seule près de 185 milliards d’euros.

Alors que plusieurs pays — États-Unis, Pologne, États baltes — réclament la saisie pure et simple de ces avoirs pour financer l’effort ukrainien, la France et l’Allemagne s’y opposent, invoquant le droit international et les risques de représailles. Moscou a d’ores et déjà promis des poursuites et menace d’exproprier les actifs occidentaux présents sur son territoire.

Pour sortir de l’impasse, la Commission propose un mécanisme intermédiaire : un « prêt de réparation », qui permettrait de prêter 140 milliards d’euros à Kiev sans saisir formellement les avoirs russes. Euroclear serait contrainte d’accorder un prêt sans intérêt correspondant à la valeur des actifs gelés, lesquels continueraient en théorie de rester intouchables.

Selon Nicolas Véron, spécialiste des politiques financières européennes, ce dispositif « contourne habilement les obstacles juridiques » en ne mettant pas la main directement sur les actifs russes, tout en offrant à Kiev une source de financement massive. L’Ukraine ne serait tenue de rembourser le prêt qu’une fois Moscou condamné à verser des réparations — un scénario qui s’inscrirait dans un cadre international post-conflit.

La Belgique en première ligne : des risques très concrets

Reste que cette architecture, aussi sophistiquée soit-elle, suscite un profond malaise à Bruxelles. Euroclear, qui serait au cœur de l’opération, s’inquiète d’être perçue comme un instrument de confiscation déguisée. Une lettre adressée par la direction du groupe à Ursula von der Leyen et Antonio Costa souligne le risque de perdre la confiance des investisseurs — et de se heurter à des représailles de la Russie.

Car le danger n’est pas seulement juridique : si Moscou décidait de geler ou nationaliser les actifs d’Euroclear présents en Russie, la société pourrait subir un trou financier que la Belgique, son pays d’accueil, serait contrainte de combler.

Le Premier ministre belge Bart De Wever a donc averti que son pays n’approuverait pas le plan tant que les risques ne seraient pas mutualisés au niveau européen.

Selon Alexander Kolyandr, analyste du Center for European Policy Analysis, les inquiétudes belges sont pleinement fondées : une réaction russe pourrait déclencher une cascade de litiges, impliquer des investisseurs occidentaux exposés aux marchés russes et provoquer une fuite de clients vers des chambres de compensation hors d’Europe.

Un pari risqué, mais une urgence absolue

Le montage comporte d’autres zones d’ombre. Si la Russie refusait durablement de payer des réparations, les États membres pourraient se retrouver contraints de couvrir intégralement les 140 milliards d’euros du prêt. Officiellement, ces obligations ne figureraient pas dans les budgets nationaux, mais elles pèseraient sur les finances publiques européennes.

Ursula von der Leyen assure toutefois que les contribuables européens ne paieront pas seuls. La Commission s’apprête à présenter un cadre juridique spécifique pour sécuriser le dispositif et organiser une répartition internationale des risques. Mais rien ne garantit que tous les États membres renouvelleront indéfiniment les sanctions nécessaires au gel des actifs russes — surtout dans un contexte où la Hongrie ou la Slovaquie adoptent des positions plus conciliantes envers Moscou.

Washington avance ses propres prétentions

La proposition européenne se heurte également à l’appétit croissant des États-Unis. Le plan de paix promu par Donald Trump prévoit de mobiliser 100 milliards de dollars d’avoirs russes pour financer une reconstruction pilotée par Washington, qui en retirerait la moitié des bénéfices. L’Europe serait par ailleurs appelée à contribuer à hauteur de 100 milliards avec ses propres ressources.

Un défi politique majeur : mobiliser de tels montants zou signifier contracter de nouvelles dettes ou rediriger des fonds initialement prévus pour des projets d’infrastructures — des choix explosifs sur le plan intérieur pour plusieurs gouvernements.

« Un échec serait catastrophique »

Pour Alexander Kolyandr, l’équation est simple : « Si l’Europe ne parvient pas à débloquer la question des actifs russes, ce serait un désastre. » L’Ukraine a besoin de financements immédiats pour maintenir son budget et son effort militaire. Le FMI, désormais l’un des principaux bailleurs avec l’UE, refuse d’avancer sans clarté sur la provenance des futurs fonds européens.

L’Union européenne se trouve ainsi face à un dilemme historique : contourner des règles juridiques strictes, affronter les risques d’une riposte russe et assumer des responsabilités financières considérables… ou laisser Kiev affronter seule un effondrement budgétaire.

Dans les semaines à venir, les Vingt-Sept devront trancher entre prudence et nécessité — alors que la survie économique de l’Ukraine dépend directement de leur décision.

La Rédaction

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