PFAS : une menace silencieuse pour la santé des travailleurs

Longtemps étudiés pour leurs effets sur la population générale et l’environnement, les polluants éternels (ou PFAS) soulèvent désormais des inquiétudes croissantes en matière de santé au travail. L’INRS mène actuellement des recherches pour mieux comprendre l’ampleur de cette exposition professionnelle, souvent plus intense et plus complexe que celle du grand public. Un enjeu majeur pour la prévention dans les milieux industriels.

Une exposition aux PFAS plus fréquente et plus concentrée

Les substances per- et polyfluoroalkylées, connues sous le sigle PFAS, sont massivement utilisées dans de nombreux secteurs industriels : traitement de surface, textile, électronique, agroalimentaire, et même les mousses anti-incendie. Leur caractère hydrophobe et lipophobe en fait des matériaux très performants… mais aussi extrêmement persistants dans l’environnement et dans l’organisme.

Dans les entreprises, les salariés peuvent être exposés à des concentrations bien plus élevées que le reste de la population, comme l’explique Myriam Ricaud, responsable du pôle risques chimiques à l’INRS : « Les voies d’exposition sont différentes, les niveaux souvent plus importants, et les mélanges avec d’autres substances peuvent provoquer des effets additifs, voire synergiques. »

Cette exposition accrue, notamment par inhalation ou contact cutané, nécessite une vigilance particulière, d’autant plus que certains PFAS sont désormais classés comme toxiques pour la reproduction ou suspectés d’être cancérogènes.

L’INRS en première ligne pour mieux comprendre les risques

Face à cette problématique émergente, l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) a lancé un programme de recherche visant à cartographier les expositions professionnelles aux PFAS, mieux identifier les usages à risque et évaluer l’efficacité des mesures de prévention déjà en place.

Présentés le 12 juin dernier, les premiers travaux s’appuient sur des prélèvements environnementaux et biologiques dans plusieurs secteurs industriels. Objectif : déterminer les niveaux d’imprégnation des salariés et les comparer aux seuils sanitaires connus. Cette démarche vise également à construire des outils d’aide au diagnostic pour les entreprises, souvent démunies face à la complexité chimique de ces substances.

« Il existe des centaines de PFAS, et la plupart sont encore mal caractérisés toxicologiquement. Or, les entreprises ne savent pas toujours qu’elles en manipulent, car ils sont souvent présents en tant qu’additifs ou sous-produits », insiste Myriam Ricaud.

Des mélanges de PFAS aux effets redoutés

L’un des points critiques mis en avant par les experts concerne l’effet cocktail. Dans un environnement industriel, les travailleurs sont rarement exposés à une seule substance, mais à des mélanges de composés chimiques dont les interactions sont encore peu comprises. Certains PFAS pourraient ainsi accentuer la toxicité d’autres substances inhalées simultanément, ou inversement.

Cette réalité rend la modélisation des risques particulièrement difficile. À l’heure actuelle, peu de réglementations tiennent compte de ces effets cumulés, alors qu’ils pourraient amplifier les atteintes à la santé : troubles hormonaux, effets sur le foie, le système immunitaire ou la fertilité.

PFAS : Une réglementation encore en retard

Alors que les PFAS font l’objet de projets de restriction au niveau européen, la réglementation en matière de santé au travail reste lacunaire. Aucun seuil d’exposition professionnelle n’est aujourd’hui fixé pour la grande majorité des PFAS, à l’exception de quelques composés bien identifiés comme le PFOA ou le PFOS, désormais interdits.

En l’absence de valeurs limites contraignantes, les employeurs doivent s’appuyer sur des principes de précaution et de substitution. Mais dans les faits, la traçabilité des substances, la complexité des fiches de données de sécurité, et l’absence d’alternatives techniques viables rendent la tâche difficile.

Plusieurs syndicats de salariés appellent donc à une reconnaissance officielle de ces expositions comme risque professionnel, afin d’en faciliter la prévention et, le cas échéant, l’indemnisation en cas de pathologie reconnue.

Quelles stratégies pour protéger les travailleurs des PFAS ?

Face à ce risque émergent, l’INRS préconise une combinaison d’actions :
– identifier et recenser les usages potentiels de PFAS dans l’entreprise ;
– évaluer les voies d’exposition selon les postes de travail ;
– mettre en place des équipements de protection individuelle adaptés ;
– améliorer la ventilation et la captation à la source ;
– former les salariés aux risques spécifiques liés à ces substances.

Au-delà des mesures techniques, le dialogue social dans l’entreprise est essentiel pour garantir une appropriation des enjeux. Il s’agit d’inscrire la question des PFAS dans une logique de prévention globale, au même titre que l’amiante ou les solvants organiques.

Vers une prise de conscience collective

Les PFAS représentent aujourd’hui un défi sanitaire et réglementaire majeur, et la santé au travail ne peut être laissée en marge de cette prise de conscience. Si les études grand public ont mis en lumière la contamination diffuse de l’environnement, le monde du travail reste l’un des premiers lieux d’exposition — et souvent le plus ignoré.

Les travaux en cours de l’INRS, et les mobilisations naissantes sur le terrain, pourraient faire émerger une nouvelle vigilance collective autour de ces polluants éternels. Pour qu’à l’avenir, la performance industrielle ne se fasse plus au prix de la santé des salariés.

Achille Nertier

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