Energie

Rééquilibrer le mix énergétique français : la nouvelle feuille de route de l’État pour 2035

Après plusieurs reports, la nouvelle feuille de route énergétique de la France pour la période 2025-2035 est enfin sur le point d’entrer en vigueur. Très attendue par les industriels, les collectivités et les producteurs d’énergie, la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie doit donner le signal de départ de nombreux projets d’infrastructures.

Pour marquer cette étape, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a choisi un décor hautement symbolique : le barrage de barrage de Vouglans, dans le Jura, mis en service au tournant des années 1970. Un site emblématique d’un compromis que l’exécutif revendique désormais ouvertement : faire cohabiter toutes les filières bas carbone, sans opposer nucléaire et énergies renouvelables.

« Il faut enterrer définitivement les querelles de famille », a résumé le ministre de l’Économie, Roland Lescure, en appelant à dépasser les clivages idéologiques entre défenseurs de l’atome et partisans des renouvelables.

Derrière le discours de rassemblement, le gouvernement affiche une stratégie très structurée : accélérer l’électrification des usages, relancer fortement le nucléaire, poursuivre le développement des énergies renouvelables jugées les plus stratégiques… et freiner celles qui cristallisent le plus de résistances.

Faire de l’électricité le pilier de la souveraineté énergétique

Premier axe central de la programmation : l’électrification massive des usages. L’objectif est double : réduire la dépendance de la France aux importations de pétrole et de gaz, tout en diminuant les émissions de gaz à effet de serre.

Le document prévoit ainsi de faire passer la part des énergies fossiles dans la consommation finale d’environ 60 % en 2023 à 40 % dès 2030, pour s’inscrire dans la trajectoire de neutralité carbone à l’horizon 2050.

À plus court terme, la France devra produire nettement plus d’électricité décarbonée. D’ici 2035, la programmation vise une production annuelle d’environ 120 TWh supplémentaires par rapport au niveau actuel, soit une hausse d’environ 20 % par rapport à 2025.

Même si la France exporte déjà une partie de son électricité bas carbone, l’enjeu est désormais d’aligner la production future avec une demande en forte mutation. Les secteurs du transport et de l’industrie, encore très dépendants des carburants fossiles, sont appelés à basculer vers des solutions électriques.

Pour accompagner ce mouvement, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a annoncé le lancement imminent d’une concertation nationale visant à établir, secteur par secteur, un plan d’électrification chiffré.

Le grand retour assumé du nucléaire

La nouvelle programmation marque une rupture nette avec la précédente feuille de route énergétique publiée en 2020. À l’époque, la réduction de la part du nucléaire et la fermeture progressive de réacteurs étaient encore au cœur de la stratégie.

Désormais, l’exécutif entérine les orientations présentées en 2022 par Emmanuel Macron à Belfort : prolonger la durée de vie du parc existant jusqu’à cinquante, voire soixante ans, augmenter la puissance de certains réacteurs, et surtout engager un vaste programme de construction.

Six réacteurs de type EPR2 doivent ainsi être lancés, avec une mise en service du premier prévue à l’horizon 2038. Le gouvernement indique également qu’une décision sera prise dès cette année pour un éventuel programme complémentaire de huit réacteurs supplémentaires.

La programmation prévoit en parallèle le développement d’au moins un prototype de petit réacteur innovant au début des années 2030.

Cette relance est assumée comme un choix industriel et stratégique de long terme. Sébastien Lecornu revendique même une filiation historique avec le plan nucléaire lancé au milieu des années 1970 par Pierre Messmer, au lendemain du premier choc pétrolier.

L’éolien en mer et l’hydraulique au cœur des renouvelables

Si le nucléaire constitue le socle du futur mix électrique, le gouvernement assure ne pas vouloir sacrifier les énergies renouvelables.

L’éolien en mer apparaît comme la grande priorité. La puissance installée doit atteindre 15 GW en 2035, contre moins de 1 GW au début des années 2020. Un objectif en hausse rapide, même s’il reste inférieur à celui annoncé par le gouvernement précédent.

Autre pilier de la production bas carbone : l’hydroélectricité, qui demeure la deuxième source d’électricité française derrière le nucléaire. La France entend profiter du feu vert récemment donné par la Commission européenne pour relancer les investissements dans les barrages.

La programmation prévoit une augmentation de 1,1 GW de puissance sur les ouvrages existants, notamment grâce à l’optimisation et au suréquipement, ainsi que 1,7 GW supplémentaires de stations de transfert d’énergie par pompage, indispensables pour stocker l’électricité.

Ces orientations s’inscrivent dans le cadre de la loi récemment adoptée par l’Assemblée nationale sur la modernisation du régime de concession hydraulique.

Un développement plus encadré pour l’éolien terrestre et le solaire

À l’inverse, certaines filières voient leurs ambitions revues à la baisse.

L’éolien terrestre, régulièrement au cœur de tensions locales et de débats politiques, devrait progresser plus lentement. La France vise une capacité comprise entre 35 et 40 GW en 2035, contre près de 22 GW déjà installés en 2023. Le gouvernement mise surtout sur le renouvellement des parcs existants avec des machines plus puissantes, afin de limiter l’impact paysager et l’occupation de nouveaux sites.

La gouvernance locale des projets doit également être renforcée pour améliorer leur acceptabilité et leurs retombées économiques.

Le photovoltaïque fait lui aussi l’objet d’une approche qualifiée de « raisonnée ». La cible est fixée à 48 GW en 2030, soit un objectif inférieur à celui envisagé dans la version initiale du texte. Pour 2035, la fourchette reste volontairement large, entre 55 et 80 GW, afin de tenir compte de l’évolution future de la demande et des capacités de réseau.

Une clause de réexamen est prévue dès 2027 pour ajuster la trajectoire.

Décarboner aussi les usages qui ne peuvent pas être électrifiés

L’électrification ne peut pas répondre à tous les besoins. Pour les secteurs difficilement convertibles, notamment certaines industries lourdes ou les transports longue distance, la programmation mise sur des carburants et gaz décarbonés.

Le développement de la méthanisation doit permettre d’injecter entre 47 et 82 TWh de biométhane dans les réseaux en 2035. La production de biocarburants devrait, elle, atteindre entre 70 et 90 TWh, en particulier pour répondre aux besoins du transport aérien.

Dans la continuité de la stratégie nationale sur l’hydrogène, la France prévoit également de porter ses capacités d’électrolyse à 4,5 GW en 2030, puis 8 GW en 2035.

Enfin, le gouvernement veut s’attaquer au vaste chantier de la chaleur, qui représente plus de 40 % de la consommation énergétique nationale. La géothermie doit être multipliée par cinq, tandis que le déploiement des pompes à chaleur sera fortement soutenu, avec l’objectif affiché d’en faire, à terme, le mode de chauffage le plus économique pour les ménages.

Au-delà des chiffres, la PPE 2025-2035 trace une ligne politique claire : un mix énergétique recentré sur l’électricité bas carbone, un nucléaire redevenu stratégique et des renouvelables intégrées dans une logique industrielle et territoriale plus encadrée. Reste désormais à transformer cette trajectoire sur le papier en chantiers concrets.

La rédaction

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