Une

L’art contemporain africain : un nouvel instrument de soft power pour le continent

En mai dernier, le cœur battant de l’art contemporain africain vibrait à Johannesburg lors de la foire RMB Latitudes. Cette effervescence n’est plus une exception mais la manifestation d’une véritable dynamique mondiale. L’art contemporain africain, longtemps marginalisé sur le marché international, devient aujourd’hui un vecteur de créativité, d’identité et de puissance symbolique. Pour Sidi Mohamed Kagnassi, entrepreneur malien et amateur d’art averti, « l’art contemporain africain pourrait être un véritable instrument de soft power ».

Une scène artistique en pleine effervescence

De Dakar à Johannesburg, de Lagos à Marrakech, les capitales africaines rivalisent d’initiatives pour valoriser leurs talents. La biennale Dak’Art, créée en 1992, est devenue le rendez-vous incontournable de la création contemporaine sur le continent. Chaque édition attire collectionneurs, critiques et institutions du monde entier. A Lagos, la foire Art X cimente le statut du Nigéria comme pôle majeur de la création visuelle. A Marrakech, la foire 1-54 (en référence aux 54 pays africains) rayonne désormais sur plusieurs continents avec ses éditions à Londres, New York et Paris.

La vitalité de cette scène s’appuie sur une génération d’artistes aux trajectoires multiples. En Afrique de l’Ouest, le Bénin affirme son identité avec des artistes comme Romuald Hazoumè, célèbre pour ses masques fabriqués à partir de bidons de plastique recyclés, tandis que la restitution des trésors royaux par la France a galvanisé l’écosystème culturel local. Au Sénégal, Omar Ba explore la mémoire coloniale et les identités hybrides dans des tableaux monumentaux acclamés jusqu’à la Fondation Louis Vuitton à Paris.

En Afrique de l’Est, le photographe kenyan Osborne Macharia, avec ses portraits uchroniques futuristes, détourne les codes esthétiques africains traditionnels. En Afrique australe, William Kentridge, figure tutélaire sud-africaine, continue de fasciner les scènes internationales par ses dessins animés politiques et poétiques. A travers tout le continent, une nouvelle génération bouscule les références et impose des narrations propres, loin des poncifs occidentaux.

L’art africain, un enjeu économique stratégique

Au-delà de la création, c’est tout un marché qui s’éveille. « Le marché de l’art africain se développe grâce à un contexte économique favorable », analyse l’entrepreneur et collectionneur Sidi Mohamed Kagnassi. Le développement de classes moyennes africaines, l’émergence de fortunes locales et la diaspora participent à l’élargissement de la base de collectionneurs. Selon la Brookings Institution, la dépense totale des ménages africains pourrait atteindre 2 065 milliards de dollars en 2025, contre 1 420 milliards en 2015. « Les œuvres sont encore sous-côtées : il est intéressant d’investir maintenant, elles sont appelées à prendre de la valeur » poursuit l’entrepreneur.

Cet engouement ne touche plus seulement les amateurs mais les grandes maisons de vente aux enchères, galeries et musées internationaux. Sotheby’s et Christie’s organisent régulièrement des ventes spécialisées. Le MoMA, la Tate Modern ou le Centre Pompidou réservent des espaces croissants à la création africaine. Les collectionneurs institutionnels et privés, de Lagos à New York, alimentent ce marché encore jeune mais à fort potentiel.

Un soft power culturel assumé

Mais au-delà des enjeux commerciaux, c’est bien sur le terrain symbolique que se joue une partie essentielle. Comme le souligne Touria El-Glaoui, fondatrice de la foire 1-54 : « Le soft power africain est souvent sous-estimé. Pourtant, il est intimement lié à la culture ». L’art contemporain offre aux pays africains une occasion inédite de réécrire leur propre récit, longtemps confisqué ou déformé par les regards extérieurs.

Les initiatives culturelles deviennent des leviers diplomatiques. Au Bénin, l’exposition des 26 trésors royaux restitués par la France a attiré des milliers de visiteurs et renforcé le positionnement du pays comme acteur culturel majeur. Au Sénégal, la Biennale de Dakar incarne depuis trois décennies la capacité du pays à organiser un événement d’envergure internationale, contribuant au rayonnement diplomatique de la région.

Pour Sidi Mohamed Kagnassi, l’art contemporain constitue un outil diplomatique stratégique : « L’art contemporain africain pourrait être un véritable instrument de soft power, permettant de transformer l’image de l’Afrique à l’étranger, de renforcer ses relations internationales, mais aussi de fédérer les jeunesses africaines autour de fiertés culturelles partagées« .

Une nouvelle géopolitique des imaginaires

L’enjeu n’est pas anodin dans un monde où la compétition des narrations s’intensifie. Pendant longtemps, l’Afrique a été perçue à travers le prisme réducteur des conflits, des pandémies et de la pauvreté. La création contemporaine permet aujourd’hui d’imposer des visions complexes, dynamiques, résilientes.

La cinématographie nigériane de Nollywood, la mode ivoirienne, les musiques urbaines sud-africaines, les arts visuels béninois ou sénégalais participent d’une même dynamique de reconquête narrative. A l’ère des plateformes et des réseaux sociaux globaux, ces productions trouvent des publics bien au-delà du continent, nourrissant un imaginaire africain contemporain en expansion.

Les gouvernements s’en emparent

Cette prise de conscience du potentiel culturel irrigue progressivement les politiques publiques. En Côte d’Ivoire, la Semaine des arts et de la culture de Korhogo a reçu le soutien des plus hautes autorités du pays, inscrivant la culture au cœur du Plan National de Développement 2021-2025. Au Bénin, le président Patrice Talon intègre la culture et le tourisme mémoriel à son agenda diplomatique et économique. Au Sénégal, la stratégie culturelle s’articule avec les ambitions de diplomatie régionale de Dakar.

Ces initiatives nationales dessinent progressivement une stratégie panafricaine naissante. La reconnaissance de l’art africain contemporain par les grandes institutions mondiales confère aux gouvernements du continent un levier d’influence renouvelé dans les discussions internationales sur les coopérations culturelles, la restitution des patrimoines ou la promotion des industries créatives.

Un avenir à construire

Si les feux semblent au vert, des défis demeurent. Les infrastructures muséales restent insuffisantes sur le continent, la formation des professionnels de la médiation et de la conservation nécessite des investissements soutenus, les galeries africaines manquent souvent de capacité financière pour rivaliser avec leurs homologues internationales.

Mais l’énergie créative est là. Les plateformes comme la Fondation Zinsou au Bénin, les galeries Stevenson en Afrique du Sud ou Cécile Fakhoury en Côte d’Ivoire, les nouveaux musées privés comme Zeitz MOCAA au Cap, incarnent cette vitalité. Les artistes eux-mêmes investissent ces espaces pour déployer une parole autonome, audacieuse et multiple.

Pour Sidi Mohamed Kagnassi, l’heure est venue de « structurer un écosystème panafricain de l’art contemporain capable de soutenir nos créateurs, de développer nos marchés intérieurs, d’attirer les investisseurs et d’installer durablement le soft power culturel africain comme force d’influence mondiale ».

La Rédaction

Recent Posts

Les Dialogues de l’Économie Citoyenne : la souveraineté européenne à l’épreuve de ses dépendances

À l’occasion des Dialogues de l’Économie Citoyenne organisés le 28 septembre par La Banque Postale,…

7 jours ago

Drogues de synthèse : une pollution chimique encore largement sous-estimée

La fabrication clandestine de MDMA, d’amphétamines ou de méthamphétamine ne constitue pas seulement un problème…

1 semaine ago

Les GAFAM : comprendre le poids des géants du numérique

Moteurs de recherche, smartphones, réseaux sociaux, commerce en ligne, logiciels, cloud ou intelligence artificielle :…

3 semaines ago

Finance verte : quand l’investissement devient un levier de la transition écologique

Face au changement climatique et aux besoins considérables de financement de la transition énergétique, le…

4 semaines ago

Tabac : Marine Le Pen veut « stopper l’escalade fiscale » et renforcer la lutte contre les trafics

À la veille d’une mobilisation nationale des buralistes, Marine Le Pen propose de geler les…

4 semaines ago

À Mayotte, l’alimentation continue de peser lourdement sur les prix

Près de deux ans après le passage du cyclone Chido, la hausse des prix reste…

1 mois ago