René Ricol

René Ricol : « les fondamentaux d’une nouvelle crise financière sont réunis. »

Economie Experts Finance Géopolitique

René Ricol est le fondateur du cabinet Ricol et Lasteyrie, spécialiste de l’évaluation financière. Après avoir présidé divers organismes interprofessionnels français (Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes et Ordre des Experts Comptables) et internationaux (International federation of Accountants), il a présidé la mission de réflexion sur la crise financière mondiale de 2008 à la demande du Président Nicolas Sarkozy. Par la suite, il a également occupé les fonctions de Médiateur du Crédit puis de Commissaire général du Commissariat général à l’investissement, en charge de la gestion des 35 milliards d’euros des Investissements d’avenir. Expert mondialement reconnu et respecté, René Ricol vient de recevoir l’IFAC Global Leadership Award, en novembre 2018. 

Dix ans après la crise de 2008, est-ce que les choses ont réellement changé ?
Dans une certaine mesure, oui. Suite à la crise, il y a eu une forme de prise de conscience. Des décisions ont été prises alors par le politique, et pas seulement en France. La situation a été modifiée. Notamment pour les banques, dont on pointait du doigt la responsabilité et la fragilité. Elles se sont indéniablement renforcées, notamment parce qu’elles ont dû augmenter leurs capitaux propres.

Le « retour de la crise » qui commence à agiter les conversations, serait donc une crainte non fondée ?
Malheureusement, il est légitime de s’inquiéter à nouveau. Par exemple, je constate que nous sommes revenus à des niveaux de spéculations que l’on peut qualifier sans hésiter de « déraisonnables ». De ce point de vue, les fondamentaux d’une nouvelle crise financière sont réunis.

On enregistre par exemple des transactions avec des multiples d’EBIDTA qui sont du jamais vu. On voit aussi des LBO basé à 90% sur de l’emprunt, ce qui conduit nécessairement à assécher les sociétés cibles. Ou encore des transactions boursières réalisées sur des microsecondes, sans parler de l’attaque des sociétés saines par des fonds spéculatifs dont le seul objectif est de faire de l’argent sans considération pour les risques qu’ils font courir à leurs cibles et à l’emploi.


Dans vos analyses de la crise de 2008, vous avez fait la distinction entre les fondamentaux et le « phénomène déclencheur ». Est-ce que l’on peut anticiper sur le prochain phénomène déclencheur ?

Pour l’instant, effectivement, il n’y a pas de phénomène déclencheur, donc pas de « crise », au sens où on l’entend habituellement. Et il est impossible de prédire si et quand il se produira.

L’affaire Ghosn, qui touche et fragilise un secteur clef de l’économie (l’automobile) pourrait présenter des risques. Le Brexit également, sur le papier, est un candidat crédible, bien que je pense que c’est un risque gérable. Je suis plus inquiet sur les agissements des fonds spéculatifs fous dont j’ai déjà fait mention.

Faut-il en conclure que les responsables politiques et les régulateurs sont inconscients ?

Je ne le pense pas. Il y a tout de même de plus en plus de personnes vigilantes, de plus en plus de personnes inquiètes parce qu’elles savent que ça peut dévisser.

Selon vous, quelle aurait été la bonne approche pour rebâtir le système à partir de 2010 ?

Ce que je regrette, en ce qui me concerne, c’est en quelque sorte « l’occasion ratée » de 2008. Une fois la crise passée, à partir de 2010, il y avait une fenêtre de tir pour effectuer des changements structurels. On aurait pu attendre de la Commission Européenne qu’elle fasse ce travail de fond à ce moment-là. Or, on ne l’a pas vu. Et ce n’est pas faute pour la France et son Président de l’époque, Nicolas Sarkozy, de l’avoir demandé.

C’était l’occasion de mener un travail de clarification, de simplification et de coordination des règles de régulation financière entre elles et avec les normes comptables internationales. Parce qu’aujourd’hui, pour être honnête, plus personne ne comprend la régulation financière et ne peut expliquer la philosophie sous-jacente à cet enchevêtrement de règles et de normes, et à la façon dont elles font système. Le risque créé est celui de procyclicité, c’est à dire un effet d’enchainement si une crise démarre.

Prises une à une, ces règles se justifient pour l’essentiel. Mais le choix qui a été fait de l’empilement ne me semble pas optimum. Il aurait été préférable de repenser les choses, et de chercher à intégrer le système. Cela aurait été une approche plus efficace.

 

 

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